L’arrivée du roumi fugitif au bord de sa terrasse lui est un bon prétexte pour calmer le zèle encombrant des siens, pour les rappeler auprès de lui.
— Fuyez, rentrez, cachez-vous de cet homme impur ! crie-t-il et, comme par enchantement, la terrasse se vide à la voix du maître, les furies disparaissent et derrière elles se referme la porte où le poursuivi et son pauvre guide auraient pu trouver un refuge contre la fureur croissante des gens entassés sur les terrasses ; car on les a vus ; les pierres volent et les vociférations se rapprochent.
Franchie la maison de l’homme saint, les voici devant celle d’un être quelconque, mauvais fonctionnaire besogneux, chassé du Makhzen pour concussion par trop criante et qui impute volontiers aux idées nouvelles venues d’Europe la subite pudeur administrative qui l’a privé de son emploi. Il est vieux aussi ; il ne peut résister aux folies de ses fils dont l’inconduite achève de le ruiner. La misère guette sa maison qu’emplissent déjà des discordes familiales et des scandales musulmans. Aussi de cet antre malsain, la haine a-t-elle surgi dès les premiers éclats de l’émeute, comme un dérivatif aux ennuis de chacun. Et il arrive bien à propos ce chrétien, pour se faire écharper par les furies qui lui barrent la terrasse de Ben Thami.
Le sang coule sur le visage de l’homme que des pierres ont atteint. Épuisé moralement, écrasé sous les insultes, il tombe à genoux devant la murette hostile et la femme s’efforce de couvrir le visage défait et sanglant de son maître. Elle n’a presque plus de voix à force de supplier ; elle arrache ses pauvres bijoux, les jette à ceux qui lui barrent la route ; une de ses mains protège l’homme ; de l’autre, elle cherche à parer elle-même les coups des petites filles, des petits garçons qui frappent, pincent, arrachent, tandis que les grandes hurlent, rient, se bousculent pour voir.
La poussière rouge du Gueliz remplit l’air en feu et tamise en la colorant la clarté lunaire.
Aidés par tout ce que leur a dit le médecin, les deux officiers, serrés autour de lui dans un angle de la grande terrasse de Messaoud El Biod, suivent et comprennent les détails de la scène jouée devant eux par la folle. Celle-ci semble, en effet, avoir retrouvé des forces dans l’excès même de sa terreur. Sa voix est redevenue distincte. Sa mimique, tous les mots qu’elle profère ponctuent, matérialisent, illustrent le récit du docteur. Les impressions des spectateurs peu à peu se sont intensifiées à l’extrême. La scène jouée par la femme, dite par le récitant, se développe avec une sincérité suggestionnante qui, bientôt, fait apparaître à leur imagination le principal acteur absent. Ils voient l’homme qui va mourir et machinalement leurs mains se cherchent et se serrent en communion de pensée et de douleur.
Chuchotante, la voix du docteur reprend :
— Nous arrivons à la fin du drame, regardez bien.
— Lalla ! Lalla ! crie la folle, ne jette pas cette énorme pierre ! puis elle s’effondre aux côtés de l’homme assommé, atteint sur la tête par un pavé que Lalla Tam, femme de Ben Thami, a lancé sur lui de toute la hauteur de sa taille que double celle de la murette au bas de laquelle le fugitif s’est abattu. La juive maintenant se tord auprès de son maître étendu.
— Laisse-moi, tu vas mourir, tu ne m’as pas crue, ne me force pas à mourir aussi !… lâche mon poignet ! et ses efforts tendent à arracher, de la main crispée du moribond, la sienne qu’il a prise et à laquelle il se cramponne, sans doute, dans un dernier instinct d’espoir ou de consolation.