Puis il semble qu’elle lutte contre des gens qui l’ont empoignée. Elle hurle grâce, elle porte en avant ses mains, les index tendus. Ce sont les chouhoud, les témoins de ce qu’elle va dire. Elle crie la profession de foi musulmane. Elle sauve sa vie.
La voici maintenant adossée au parapet de la terrasse ; il apparaît que ceux qui la tourmentaient, occupés ailleurs, la laissent tranquille.
— Il est mort, je te dis, crie la femme, pourquoi lui donner un coup de baïonnette ? Eh vous autres les hommes ! Qu’allez-vous faire maintenant ? Oh ! ne lui coupez pas la tête devant moi. Mais vous êtes fous ! Au nom d’Allah El Karim ! Je ne veux pas la voir ! emportez-la ! Comment, vous jetez son corps dans la rue !
La folle s’est redressée, le dos appuyé au mur ; ses mains se pressent sur son visage ; elle les retire fascinée, elle regarde et enfin de sa gorge sort plusieurs fois ce son : plof, plof, reproduction machinale du bruit qui hantera toute sa vie, le bruit du corps de l’homme jeté aux gens de la rue et s’écrasant sur le sol…
— En voilà assez, dit le docteur. Et il courut à la femme qui était retombée au pied du mur. Délicatement, aidé de ses camarades, il la prit dans ses bras et l’emporta. Tous trois redescendirent vers la salle basse.
Dans la chambre du médecin, étendue sous la lueur jaune de la lampe, la folle exténuée s’abandonne aux mains qui la soignent. Elle n’est plus agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort le plof, plof, qui résume toute l’horreur qu’elle a vécue. Et soudain à l’autre bout du jardin une voix s’élève qui fait sursauter les officiers :
La illaha illallahou, la illaha illallahou !
C’est le musulman toqué, le famélique recueilli par le médecin qui s’éveille et clame, dans la nuit brûlante, la gloire de Dieu aux quatre murs de la grande demeure.
— Cette femme va mieux, dit le docteur à ses amis, surveillez-la un peu ; ménagez l’éther, je n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de l’autre là-bas, voulez-vous ?