Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à Meknès après un voyage fatigant. Il débarquait en Afrique pour la première fois et y venait sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et esprit cultivé, il eut soin, avant de quitter la France, de se documenter sur le pays où il allait vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un travail assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes sur le régime dit de Protectorat, sur la religion mahométane dite Islam, sur la géographie, l’ethnographie de l’Afrique du Nord.
Il apprit qu’au Maroc la population se divise en quatre classes : les Maures et les Juifs qui habitent les villes, les Arabes qui remplissent le pays, les Berbères qui sont confinés quelque part dans la montagne. Il lut une description intéressante du cortège qui accompagne le Sultan à la prière du Vendredi et admira la vitalité du gouvernement dénommé Makhzen qui, cramponné pendant des siècles aux destinées de quelques tribus mograbines, a résisté aux folies d’Abd-el-Aziz, à l’acte d’Algésiras et aux massacres de Fez. Puis il versa une cotisation de quinze francs au Comité de l’Afrique Française et acheta une grammaire arabe, se promettant de consacrer aux premiers éléments de cette langue les longues heures du voyage.
Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa point le loisir. Après quatre jours de traversée agitée et deux jours de « bouchonnage » devant la barre de Casablanca, après la surprise du panier de débarquement et l’épreuve décisive de la barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui affirma « Touring Club ». Il y passa deux jours au lit. Et de cette couche étrangère qui longtemps remua elle aussi, il entendit, perpétuant son cauchemar, le grondement continu et tout proche de la mer furieuse se jetant affamée sur les blocs de Schneider et Cie.
Dès qu’il fut en état de trouver une paire de gants dans ses cantines, il s’en alla, muni d’un sabre, se présenter aux autorités locales. L’accomplissement de cette corvée lui fit visiter la ville. Son intelligence native et d’ailleurs exercée lui permit vite de comprendre que ce chaos n’était pas le Maroc, mais le résultat encore informe du « formidable essor économique » annoncé par les bouquins. Étant venu pour vivre, comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut de ne pas séjourner à Casablanca. Ses impressions s’y trouvaient au surplus chagrinées par ce qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte.
Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois de l’armée métropolitaine, qui avaient pour l’armée d’Afrique le fraternel mépris réservé au cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné à la France que la totalité de l’Afrique mineure. Elle n’avait pas encore l’auréole du sacrifice vigoureusement et joyeusement consenti qui la jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique et morale, contre les corps d’armée allemands. Pour Duparc, comme pour bien d’autres, l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe ou un malheureux retenu loin des honnêtes garnisons de province par des dettes ou un banal collage avec quelque sauvageonne.
Il vit donc à Casablanca de multiples et bruyants cafés remplis d’un nombre vraiment impressionnant d’officiers de toutes armes attablés, souvent en compagnie de cocottes et voisinant avec des civils qui lui parurent d’origines diverses.
Comme la température l’y invitait, il s’assit lui aussi à une table et, après quelques secondes d’hésitation, se trouva bien.
Il y fut très vite l’objet des sympathies de camarades qui, reconnaissant à son sabre et à ses gants blancs qu’il était nouveau dans le pays, l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en fut très gêné, mais, en dépit de la froideur dont il voulut se cuirasser, il fut entraîné jusqu’à une heure avancée, de café en café, de boîte en boîte. Quand vint la dislocation de la bande joyeuse, il était tout à fait écœuré, navré du lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise tenue et de légèreté morale donné par ses camarades d’Afrique. Il jugea qu’il y avait là vraiment quelque chose à faire et se promit d’y penser.
Un des officiers le raccompagna jusqu’à son hôtel et, engagé par la réserve un peu plus grande qu’il avait cru observer en ce compagnon parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher de lui faire entendre discrètement que ce qu’il venait de voir lui paraissait irrégulier. L’autre lui demanda, en guise de réponse, de quelle garnison il venait.
— D’Orléans, répondit Duparc.