— Ah oui… Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme ! Vendôme ! Ma nourrice chantait une ronde où ces noms sonnaient comme des cloches. Cela, c’est toute la noble et vieille France… Orléans est une bien bonne garnison. Moi, depuis des années, je roule de Tunis au Sahara, des Touareg aux Beni Snassen, à Bou Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de faire deux ans de colonne sans débrider, sans boire un bock frais, sans voir un chapeau de femme. Je n’avais plus de chaussettes et j’ai demandé quinze jours de répit pour venir ici me faire couper les cheveux et me requinquer un peu… Les autres, c’est la même chose. Bonsoir, cher ami, que le Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la main de Duparc et le quitta.

En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait vu, à ce qu’il venait d’entendre et il eut ce petit malaise d’amour-propre fréquent chez ceux qui ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir été maladroit ou injuste.

Rabat lui fit une impression différente et déjà meilleure. Il subit le charme des deux villes encore bien musulmanes. Il admira le grand bras de mer qui les sépare et que semble remplir toujours la mouvante cascade de la barre qui gronde à son embouchure. Les paillotes de la Résidence l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit des figures de connaissance qui s’épanouirent à l’entendre demander un emploi dans l’intérieur. On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui fut attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le grand chef et ému lui-même des dévouements dont il se sentait capable. Il rendit aimablement son salut au chaouch de la porte résidentielle et partit plein d’ardeur.

On était à la fin du printemps et la chaleur déjà forte rendit pénible au voyageur le séjour dans le train de Meknès. Il devina à peine Kénitra, soupçonna seulement à travers sa somnolence congestionnée la Mamora et la plaine de Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un commencement d’insolation qui lui évita le repas, les menthes à l’eau et surtout le café à l’eau salée vendus en ce lieu néfaste et obligé, terreur du voyageur assoiffé.

Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit mieux supporter la route. Il eut la surprise agréable de trouver à la gare une automobile qui était venue le prendre et le conduisit aux baraquements de l’État-major.

— Vous allez arriver juste pour admirer le coucher du soleil, lui dit l’officier qui était venu le quérir.

Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais, par la suite, il apprit à la faire à tous les voyageurs importants qu’il lui advint d’aller chercher à la gare.

Dès le premier contact avec son chef accueillant, l’officier d’État-major fut plongé au vif des questions qu’il aurait à traiter.

— Pour vous mettre au courant de la Subdivision, conclut ce chef, vous allez faire la tournée des postes. Vous étudierez sur place certains points qu’il m’importe de connaître. On vous donnera la « petite Ford » et vous verrez ainsi un maximum de détails dans un minimum de temps.

Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût préféré pourtant faire cette visite à cheval, c’est-à-dire tout à son aise. Mais ceci était incompatible avec le lourd travail de bureau dont il entendit ses camarades se plaindre à la popote, ce qui l’invitait clairement à ne pas s’attarder sur les chemins.