Duparc décida de commencer sa tournée par le poste excentrique d’Oulmès où il aurait d’ailleurs à conduire deux officiers de troupe qui, venus à Meknès pour le service, devaient rejoindre au plus vite leur résidence. Il s’enquit de ses compagnons et fut très volontiers renseigné. C’étaient deux excellents garçons, parfaits officiers, mais nantis de travers singuliers.

L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie des plus allants, il vivait dans un mutisme presque absolu. Devait-il cela à quelque chute sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert silencieux, nul n’était en état de le dire. Mongarrot s’abstenait de parler pour une raison physique ou morale dont personne n’avait sondé le mystère. Il commandait sa troupe par gestes ou par de brèves interjections. En dehors du service, il intervenait dans les conversations par des bouts de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise, réminiscences lointaines de quelque grammaire, bouffées de bréviaire ou de missel romain, échos affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités du temps jadis. Il était doux et taillé en athlète. Son caractère et son austérité l’avaient fait surnommer l’ange radieux.

Martin était le nom du second compagnon de route. Celui-ci, tout à fait différent du premier, manifestait une loquacité déconcertante. Très averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique, il était quelquefois intéressant, précieux souvent par son expérience et, en tout cas, jovial et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau brûlé, voire comme un braque, pour de nombreuses facéties de jeunesse et il manquait de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses supérieurs. Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure — ce qu’il faut traduire par non sans esprit — et s’attardait, de ce fait, dans des grades subalternes, malgré des états de service remarquables. Enfin, un bon camarade glissa cette dernière pointe : « Je vous préviens qu’il aime peu les officiers d’État-major. »

Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer son opinion qu’il tombait dans un monde nouveau. La faible expérience que ses nombreuses études lui avaient laissé prendre de la vie, l’amenait à trouver étrange l’existence possible de gens aussi différents du type qu’il s’était forgé de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima, in petto, très au-dessus de ces pauvretés et trouva, dans l’avancement rapide dont il avait joui jusqu’à ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il augura mal enfin du voyage obligé avec ces étranges compagnons et se consola en songeant que cela durerait au plus une journée. Puis il s’arma ce soir-là, comme il faisait chaque jour, de sa grammaire arabe qui lui procura bientôt un sommeil dépouillé d’inquiétude.

Quand il se présenta le lendemain au point initial il y trouva l’automobile et, autour, Martin qui se démenait entre de nombreux colis. Duparc, lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de campagne : revolver, jumelle, boussole et sacoche d’État-major qui, en plus des papiers de service, abritait l’indispensable grammaire ; un petit paquet contenait enfin la trousse de toilette et le strict nécessaire pour un court déplacement. Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait que lui.

— On les casera bien ! dit-il, en montrant ses paquets, ce qui n’ira pas dans la berline ira sur le marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on va le mettre dans la boîte aux outils.

— Ce n’est pas mon… déjeuner, répondit Duparc, c’est mon nécessaire de toilette.

— Vous n’avez pas apporté de boulot ?

— Je comptais que nous mangerions une omelette à la première auberge… ou dans quelque ferme.

Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il n’y sut répondre. Son compagnon manquait évidemment d’expérience marocaine ; mais il eut le bon esprit de ne pas le blaguer.