— Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il faut pour vous, pour Mongarrot et d’autres encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre toujours quelque part quelqu’un à qui il manque quelque chose. La caisse de pernod, continua-t-il, en s’adressant au chauffeur, ira à côté de vous et, dessus, les caleçons du commandant. Ah ! voilà Mongarrot ; ça va, mon vieux ?
Un géant bien mis s’approchait, maniant avec discrétion des pieds énormes.
Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement Duparc en lui disant : « Capitaine Mongarrot, 18e spahis. » Puis il s’engouffra dans la voiture.
— Allons ! en route, dit Martin, nous nous mettons tous les trois dans le fond, vous au mitan, Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez calé ; la voiture aussi ; d’ailleurs il n’y a pas d’autre place à cause des paquets qu’on rapporte aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne pas écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous voulons dormir. Et maintenant, en avant !
Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand coup de manivelle dans le nez et Duparc, encore tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer entre ses deux camarades.
La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des voitures automobiles, mais c’est au Maroc oriental d’abord, puis à l’occidental, que l’emploi dans tous les terrains en fut généralisé pour la première fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps avant la route, elle passa à peu près partout et précipita de la plus heureuse façon la conquête et la pacification.
A l’époque où se place ce récit, il n’existait encore que des pistes indigènes parfois améliorées et constamment ravagées par les pluies, défoncées par les charrois. Un voyage en automobile dans les sables de la Mamora, dans les tirs, dans les glaises du Sebou et de l’Innaouen était la chose la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le Maroc fut le tombeau des pneumatiques ; mais on marchait et le progrès aussi. Les machines soumises à des cahots continuels duraient peu. Les maisons françaises fabriquèrent des cadres et des roues robustes pour le service du Maroc. Les Américains suivirent mais avec des modèles légers, solution différente et d’ailleurs bonne du problème à résoudre : le passage dans tous les terrains.
Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de cette sorte. Aussi, quand après avoir traversé la ville, l’auto sortant par la porte du mellah s’engagea sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé entre ses deux voisins, gêné par les paquets, il vit la voiture ballottée, cahotée, sauter des mottes de terre, pencher au delà de tout équilibre raisonnable dans des ornières de terre molle, en sortir pour y retomber, progresser de côté comme un crabe en glissant des quatre roues, aborder des talus obliquement pour échapper par moment à la piste trop mauvaise, quand il entendit les halètements, les emballements fous du moteur et vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du chauffeur, il éprouva la sensation d’être embarqué dans une mauvaise farce. Martin parlait, s’efforçant d’intéresser son compagnon à tout ce que l’on voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué comme il ne l’avait jamais été, pensait à son cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas souple sur cette piste infernale.
— On est évidemment un peu surpris la première fois, dit Martin, comprenant l’impression désagréable qu’éprouvait son voisin ; mais on s’y fait rapidement. Vous serez certainement un peu courbaturé ce soir.
— Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait devenir furieux. Je trouve tout à fait illogique cette façon de se déplacer ; écoutez ces chocs, jamais la voiture ne supportera cela sans que quelque chose casse.