— Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie vallée, vallon, lit d’une rivière : mais ces sens n’impliquent pas forcément la présence de l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued donne plutôt une impression de siccité, de chaleur lourde dans un bas-fond rocailleux. Au Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit où l’eau coule, où il y a des arbres, de l’ombre et de la fraîcheur. C’est une des caractéristiques de la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des acceptions différentes et même contraires.
Puis il développa cette thèse et cita des exemples, tandis que la voiture, quittant la plaine de Meknès, passait par un petit col dans la cuvette d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée ; le sol était encore imprégné des pluies de printemps ; l’auto avançait par embardées, glissant des deux roues de derrière, tantôt vers un des côtés de la route, tantôt vers l’autre. Il fallut plusieurs fois descendre pour l’alléger au passage de petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la piste. Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très grande évitait le plus souvent à ses camarades d’en faire autant. Le mauvais passage franchi, on repartait et on recommençait un peu plus loin. Une fois même, les efforts réunis des trois hommes et du moteur ne purent sortir les roues d’une ornière grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir recours aux gens d’un douar qu’on apercevait non loin de là. Martin les appela de la voix et du geste, et quatre ou cinq gaillards s’approchèrent avec timidité.
Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux, ils se mirent à la besogne gaiement et, tout en échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement. Puis, l’auto remise sur le terrain ferme, ils regardèrent, sans cesser de causer entre eux, les voyageurs réintégrer leurs places et la voiture partir.
— Que disaient-ils dans leur conversation si animée ? demanda Duparc.
— Je n’en sais rien, répondit Martin.
— Comment ! vous, un vieil africain, vous ne savez pas l’arabe ?
— Je le parle couramment, mais ces gens-là sont des Berbères et, comme ils se doutaient que l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en servir. Le plus jeune m’a pourtant souhaité bon voyage dans la langue du Prophète.
A ce moment, la voiture manqua un tournant, quitta la piste et dévala 4 ou 5 mètres de talus et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades saluèrent brusquement le dos du chauffeur.
— Quid ? demanda la voix de Mongarrot.
— Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le différentiel…