Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades atteignirent la grande vallée où se trouve, près du Bou Regreg, le poste de Maaziz. L’automobile d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa route vers Tedders dont on apercevait au loin, entre deux collines, les tôles ondulées miroitant au soleil.
— Les Zemmour, reprit Martin, répondant à une question de son voisin, sont de très beaux Berbères, sains et robustes comme vous pouvez en juger d’après les spécimens que nous rencontrons. Leurs femmes ne simulent pas en nous voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs enfants sont aimables et nullement effarouchés, ce qui est un excellent indice.
— Comment cela ? dit Duparc.
— Pour qui a observé avec soin les indigènes, reprit Martin, il n’est pas de meilleur baromètre de l’opinion intime des populations que le visage et la contenance des petits au contact du chrétien. Ceci d’ailleurs est surtout vrai chez les Arabes et plus encore chez les Maures des villes. Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent, dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous abordent tout impressionnés de ce qu’ils entendent des hommes et aussi des femmes, mère, tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent fort peu et les recommandations sans fin, par lesquelles leurs maîtres et seigneurs s’efforcent de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur instinctive produite sur leur esprit par les êtres impurs que nous sommes. Ces campagnards berbères sont moins compliqués que les habitants des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés de philosophie musulmane. Leur résistance, leur réaction à notre contact proviennent, presque uniquement, de leur répulsion pour toute autorité. Mais ils s’islamisent de plus en plus à notre contact et chez eux la haine du vainqueur fait place, peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons pas au change. En attendant, ces gaillards que vous voyez, ces femmes qui ne se détournent pas à votre approche, ces enfants joyeux ne sont pas mal disposés pour nous. N’étant pas trop embarrassés encore de dogme hostile, ils apprécient la paix française sans arrière-pensée. Mais voici que nous approchons de Tedders…
— Et du déjeuner, remarqua Mongarrot.
Les officiers du poste attendaient leurs camarades dont le télégraphe avait signalé le passage à Khemisset.
Duparc fut très entouré. En qualité d’officier d’État-major, il devait avoir, pensait-on, des renseignements sur les projets du commandement, sur les opérations futures auxquelles tout le monde voulait participer. Il ne put, comme de juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas à peine de débarquer ? Par contre, il apprit lui-même avec intérêt qu’il allait, après déjeuner, quitter la zone de pleine sécurité pour entrer dans un pays moins hospitalier. Les risques à courir n’étaient pourtant pas tels que les voyageurs dussent attendre un convoi pour gagner Oulmès en deux étapes. La voiture postale avait circulé depuis longtemps sans être inquiétée.
— Il ne vous faut que trois heures au plus, avec une automobile, pour atteindre Oulmès, leur dit le commandant d’armes, et vous devez rencontrer en route, au relais de la forêt de Harcha, le convoi qui descend sous escorte. Aucun djich n’est d’ailleurs signalé dans la région.
Commentant cette dernière réflexion, quand il fut de nouveau en route avec ses camarades, Martin remarqua :
— Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est point l’assurance définitive d’une parfaite sécurité. Nous sommes ici dans le pays de « la peur et du mensonge », suivant l’expression indigène. Jamais un indicateur ne donne le renseignement complet ou au moment strictement utile. Il y a donc toujours une part d’aléa dans un voyage à la limite imprécise du pays soumis.