— Et comment opèrent ces djich ? demanda Duparc.
— C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale en quelque point de passage obligé. Les isolés, les petits détachements sont leurs victimes les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer, en coupant le fil télégraphique, l’arrivée d’une équipe de réparation qui fut massacrée. On prend depuis toutes les précautions voulues et d’ailleurs, rassurez-vous, ils ne se sont point encore attaqués aux automobiles.
— Et vous croyez que nous pourrions rencontrer de ces coupeurs de route ?
— Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien du tout ; mais je suis toujours en méfiance. Aujourd’hui, je ne vous cacherai point que j’ai été mis en éveil par deux mots entendus à Tedders.
— Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc, qu’avez-vous donc appris ?
— Appris n’est pas le terme exact, répondit Martin ; d’abord, si je savais quelque chose de certain ou même seulement de probable, nous ne roulerions pas à cette heure sur cette piste ; j’ai tout simplement rencontré un homme que je connais, qui me connaît et dont le tempérament d’indicateur est utilisé de temps à autre. C’est peut-être par lui que le chef qui nous offrit un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne courait le pays. Cet homme examinait d’un œil enfantin et curieux notre voiture arrêtée près du corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est devenu soudainement sérieux et il m’a dit : « C’est toi, moui Captan, qui est dans la voiture ?… Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel, il n’y a pas de fusils ni de taraka » — la taraka, mon cher, c’est la mitrailleuse — et il a ajouté : « Les gens ici sont des enfants du péché. » Puis il s’est éloigné sans en dire plus long.
— Et vous en concluez ? demanda Duparc.
— Rien, mais comme je me disposais à aller chercher des carabines, j’ai vu Mongarrot qui avait eu sans doute la même idée et venait suivi d’un chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés par une ficelle au marchepied.
— Deux cents cartouches dans la sacoche de portière, dit la voix de Mongarrot.
— Voyez, reprit Martin, comme le pays devient sauvage et compliqué. Remarquez aussi comme la piste est bonne. Elle est découpée dans le schiste et on roule sans poussière et sans boue. Par les nombreux lacets que vous distinguez, nous allons atteindre la crête à droite de cette énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn. Nous filerons au revers sud pour ressortir là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de Harcha.