— Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose, dit Duparc, et l’on pressent que les gens qui vivent ici doivent être très différents de ceux des villes et des plaines basses. Dites si je me trompe, à moins que la vitesse plus grande de la voiture ne vous gêne pour parler.

— J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition spéciale à parler en tout temps et à toutes les vitesses, avec une égale franchise sur ce que je sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image du sol qui le nourrit ; et il est exact que les habitants de ces montagnes et de ces futaies sont rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et des passions violentes, mais pas de vices calculés, fruit d’un trop grand bien-être sous un climat ardent, fruit d’une philosophie complaisante pour l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations charnelles.

— Voyez, interrompit Duparc, cette fumée qui s’élève là-bas à gauche sur ce piton couvert de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite dans l’air calme ! Ne croirait-on pas qu’elle sort langoureuse de quelque brûle-parfum ?

— J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce doit être un charbonnier au travail.

— Ou un signal, dit la voix de Mongarrot.

— Les gens chez qui nous entrons, continua Martin, sans paraître faire attention à la remarque de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus sauvages et plus indépendants de caractère que les Zemmour. Dans le vaste et fatal mouvement qui depuis des siècles a déferlé le monde berbère sur la plaine occupée par les Arabes, mouvement au cours duquel ces tribus luttaient non seulement contre les Arabes occupants, mais encore entre elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés. Formant un groupe d’une cohésion plus grande, ils ont passé sur le corps d’autres Berbères et, dès qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait, ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés au nord par la grande forêt de la Mamora, défendus au sud par des massifs compliqués, à l’est et à l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une vie indépendante et mirent en quarantaine le gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux l’Empire ; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire pour aller d’une capitale à l’autre, furent obligés de traiter avec eux ; et ce même gouvernement qui en imposait à l’Europe ignorante de ces faiblesses était réduit, avec des sujets récalcitrants, aux moins glorieuses compromissions.

— Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on écrira plus tard ; laissons d’ailleurs les Zemmour, puisque les gens chez qui nous sommes n’en sont plus mais se rattachent plutôt au groupe Zaïane.

— Le pays est en tout cas moins peuplé, dit Duparc, on ne voit plus de douars ni même de troupeaux ; je n’ai pas dans cette solitude l’impression très nette de sécurité que me donna la belle plaine de tantôt, avec ses nombreux groupes de campagnards occupés à leurs champs.

Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait, à ce moment, par de vigoureux lacets tracés dans le schiste, à une ligne de faîte près du gros mouvement rocheux que les voyageurs avaient aperçu de loin. Devant eux une profonde dépression, la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à l’ouest ; au delà un massif très boisé fermait l’horizon et, non loin sur la gauche, la piste très visible et jalonnée par des poteaux télégraphiques s’engageait en forêt.

La voiture s’arrêta un instant au sommet de la côte et le chauffeur vida sa réserve d’eau dans le radiateur.