— Eh bien, mon camarade, si pour vous je suis le mousquetaire Grégoire Boitillon, pour la payse je suis le berger Nicolas…

— Nicolas tout court ?

— Tout court. Mais continuez donc votre histoire de médecin, vous la racontiez si bien que je croyais quasiment y être.

Le palefrenier, flatté, avança sa tasse, que Nicolas emplit jusqu’au bord. Du vin fumant, aromatisé, la fine odeur caressait les narines de l’ivrogne, qui recommença de parler :

— « Pour lors, disait la marquise, Saboyer, vous nous en contez ! Cette fille est-elle muette, oui ou non ? — Mon Dieu, madame, je ne sais. » Ça c’était la voix du médecin, et il continua de jargonner, en latin je crois : « Muta, herba, liquora, corpus », enfin, un tas de mots qui n’ont pas de sens et qu’on entend seulement à l’église. « Si elle n’est pas muette, nous saurons y mettre ordre. » Celui qui avançait ça, d’un ton à faire dresser les cheveux, c’était le vilain Espagnol Henriquet. Alors le médecin répondit comme ça : « Si l’abcès du front crève par le nez, elle parlera comme vous et moi. — Ne pourrait-on l’empêcher de crever ? » Je reconnus l’organe de la marquise. « Oh ! madame, c’est une autre affaire et dont j’entends ne pas me mêler. Mais, moi qui soigne cette enfant, je ne la laisserai pas tuer sous mes yeux. » La marquise dut alors se mordre la langue, car elle pesta, jura ; puis elle se mit à baragouiner de l’espagnol avec Henriquet. Enfin, Parménie interpella le médecin : « Saboyer, si vous êtes capable de dire la vérité une fois dans votre vie, répondez-moi ! Croyez-vous, en votre âme et conscience, que cette fille soit capable dans son état d’entendre et de retenir ce qui aura été dit près d’elle ? — Mais non, madame, sa tête bat la campagne, vous pourriez bien crier au feu que votre bavolette ne remuerait pas plus qu’une morte ! Essayez, si vous voulez… »

Passadoux lança vers le plafond un cercle de fumée, but largement et reposa sa tasse vide, que Nicolas remplit à nouveau, et continua :

— Pour ce jour-là, je n’en sus pas davantage, car ils cessèrent de causer. Pour moi, je rentrai lestement sous un appentis quand je vis Parménie montrer son museau rose à la fenêtre. Mais, le lendemain, j’appris encore quelque chose. Madame disait à la gouvernante Le Bréhant, avec qui elle se promenait derrière la grande écurie où j’étrillais son cheval fleur de pêcher : « Vois-tu, Bréhant, c’est très ennuyeux mais on n’y peut rien. L’abcès a crevé par le nez. Saboyer ne s’était pas trompé. Aujourd’hui, l’enfant se porte comme moi, et elle parle. En deux mots, voici son histoire. Elle se nomme Monique Piédalue, est fille de fermiers à Bézons. Les fuyards français l’ont emmenée malgré elle, mais, après une chute dans une fondrière, tout autre souvenir a disparu de son esprit. » Alors la Bréhant, je ne sais si vous connaissez cette fâcheuse vieille à face de hibou, demanda ce qu’on ferait de cette pauvresse. « Oh ! dit Madame, tu la garderas avec les autres filles et elle travaillera à l’aiguille. La fierté de cette méchante bavolette est telle qu’elle prétend ne pas être nourrie ici sans gagner son pain. Vienne la paix, je la renverrai chez elle, à moins que Monsieur n’ait besoin de lingères ou qu’il entende en disposer autrement. Tu comprends que, du moment que je l’ai recueillie, je ne puis la mettre dehors. Cette chipie d’Aronville serait trop heureuse de la prendre pour me vexer. »

Quand Nicolas et Passadoux sortirent de la taverne, la lune brillait, trop au gré du palefrenier, qui craignait de se laisser voir, pas assez pour Nicolas, qui espérait apercevoir Monette à une fenêtre. Mais Passadoux entraîna vivement Nicolas dans la ruelle, le mena jusqu’à la brèche qui entamait la haie de gauche. Alors, doucement, ils se glissèrent à travers un jardin potager, puis entre les massifs d’un parc, jusqu’à des parterres qu’ils longèrent. Ils atteignirent bientôt une petite porte, passèrent dans une cour, accédèrent à une seconde. Et le palefrenier montra à son compagnon une fenêtre basse qu’armait une grille bombée :

— C’est là, dit-il, retenez bien la place. De droite à gauche comptez quatre fenêtres, depuis ce perron. Est-ce vu ?… Oui ?… Eh bien, je vais vous reconduire… Demain soir, au coup de onze heures, trouvez-vous là, et je vous jure que votre payse y sera. Moi, je monterai la garde !

— Merci, mon camarade. Et je veux, moi, qu’à minuit un grand pot de vin nous réunisse au Roy Doré… Là, très bien ! Maintenant, je reconnais mon chemin.