Et Nicolas s’en fut d’un pas léger, cependant que le palefrenier Héron Passadoux, la tête lourde et les jambes un tant soit peu molles, gagnait la soupente où, par la libéralité de Mme de Nérissins, qu’il appelait Parménie par une familiarité coupable, une botte de paille et une housse de cheval hors d’usage lui servaient de mobilier.

XVI

Le lendemain de cette soirée mémorable, Nicolas eut bien soin de ne pas se montrer aux environs de l’hôtel de Nérissins. Seul, le palefrenier Passadoux connaissait son secret, car le défiant berger ne s’était pas encore ouvert à M. d’Oultry non plus qu’à Mme d’Aronville.

« Si cela tourne mal, se répétait-il, j’aurai toujours le temps de leur raconter l’histoire et de leur demander conseil ou protection. Pour de petites gens comme nous, la première prudence conseille de ne pas mêler les gros bonnets à nos affaires. »

Après le souper, quand tous les domestiques furent allés se coucher, Nicolas demeura dans la cuisine déserte, éclairée par un flambeau. Regardant sans cesse la montre dont Mme d’Aronville lui avait fait cadeau quelques jours auparavant, il trompait les longueurs de l’attente en fourbissant avec soin les armes de son maître. M. d’Oultry entièrement guéri de ses blessures devait se tenir prêt à partir au premier appel. D’un jour à l’autre, le Roy et M. le Cardinal pouvaient entrer dans Amiens. Le duc d’Orléans y tenait déjà son quartier général d’où l’on dirigerait les opérations du siège de Corbie. On ne parlait, en effet, que de reprendre cette ville sur les Espagnols. Les envahisseurs avaient trouvé là leur dernier avantage. Effrayés sans doute par l’importance des forces qui se massaient depuis deux mois derrière la Somme, ils avaient abandonné leurs conquêtes et gardé seulement cette place de Corbie, dont les fortifications leur paraissaient capables d’arrêter le premier élan des Français.

« Pourvu que nous ne soyons pas obligés de partir avant que j’aie pu tirer Monette des griffes de ces méchantes gens ! Une fois hors de l’hôtel Nérissins, la Demoiselle sera en sûreté chez Mme d’Aronville, à qui je l’amènerai. Peut-être aurais-je mieux fait de parler de tout cela à cette dame ? Mais, pourtant, si elle n’a pas été assez puissante pour empêcher la marquise de s’emparer de Monette, il y a bien peu de chances pour qu’elle puisse la délivrer aujourd’hui. »

Ainsi songeait le soucieux Nicolas en astiquant la batterie d’un pistolet avec une peau de chamois ointe de graisse de cerf. Enfin il vit l’aiguille de sa montre marquer l’heure du rendez-vous. Ceignant son épée, Nicolas s’enveloppa dans son manteau, dont il releva le collet jusqu’à s’en couvrir le nez, et se dirigea vers la rue de l’Hôpital, insensible aux jappements de Miraut attaché dans l’écurie.

Rasant les murs, Nicolas atteignit la brèche de la haie. Il allait entrer dans le potager, quand la lueur d’une lanterne qui se balançait au ras du sol et s’avançait vers lui l’obligea à une prompte retraite. Longeant la clôture dans une direction opposée, il se blottit derrière un gros arbre et put voir défiler six laquais en armes, précédés par don Henriquez, qui, l’épée à la main, était flanqué d’un valet tenant la lumière. Cette ronde passa assez près de l’arbre pour que Nicolas entendît l’écuyer dire en s’éloignant : « Allons, tout est tranquille, nous pouvons rentrer. Relevez les deux hommes qui veillent aux écuries, et allez dormir ! »

La petite troupe se disloqua tout aussitôt, et don Henriquez, toujours accompagné par le porte-lanterne, disparut dans le parc. Nicolas, cependant, n’osait quitter son abri : « Passadoux l’aurait-il attiré dans un piège ? Celui-ci n’y avait aucun intérêt, et la chose était en soi peu croyable. »

Nicolas put croire que le palefrenier ainsi incriminé, lisant dans sa pensée, accourait pour se justifier, car il entendit une voix qui murmurait : « Psitt ! Psitt ! Camarade Nicolas, est-ce vous que je distingue collé à cet arbre ?… N’ayez pas peur, c’est moi, Héron Passadoux ! »