Et, s’étant ainsi annoncé, Passadoux apprit à Nicolas que tout allait pour le mieux : « La petite pluie qui commençait de tomber avait chassé Henriquet et ses suppôts. » Puis il conclut :
— Venez, camarade ! Votre payse vous attend à la fenêtre. Pour moi, je monterai la garde à l’entrée de la cour, et, si quelque fâcheux survient, je saurai vous cacher. En avant !
Un instant après, Nicolas et Monette se serraient les mains entre les barreaux de la grille et aux paroles les plus affectueuses mêlaient des larmes de joie. Auraient-ils jamais pensé se revoir ! Leur conversation fut longue, et le temps s’envolait sans qu’ils pussent se dire le quart de ce qu’ils avaient à se conter. Nicolas réussit à tromper le chagrin de Monette. Quand elle l’interrogeait sur ses parents, il évitait les réponses précises : « On pouvait tout craindre, certes. Mais, au vrai, on était sans nouvelles. Il fallait attendre et ne point s’inquiéter autrement… Demain, ou plus tôt, ou plus tard, on saurait… Que la Demoiselle se tînt en paix, là était le point principal, et aussi que Nicolas la tirât de cette maison… »
La voix de Passadoux, plaintive comme le vent d’automne, s’éleva alors pour annoncer que minuit venait de sonner et rappela les deux enfants à la prudence. Ils se séparèrent à grand regret, se promettant, le lendemain, un entretien plus long si possible.
Mais, le lendemain, comme Nicolas, oubliant les heures, causait avec Monette toujours captive derrière sa grille, un appel précipité de Passadoux l’arracha à son ravissement.
— Attention, Grégoire, mon camarade, ou Nicolas, mais ça presse ! Déguerpissons, et vivement ! Il y a du beau monde par là, et qu’il ne fait pas bon rencontrer… Par là ! Courons ! Chut !… Couchez-vous sur ce gazon, sous cet if ! Bien !… Attention ! Levez-vous ! Suivez-moi !… Grimpez à cet arbre ! Là ! Et, si vous tenez à la vie, ne descendez pas avant que cette lumière qui brille à la troisième fenêtre en face ne s’éteigne !… Bonne nuit, je regagne mon taudis. A demain !… Ah ! à propos ! Comprenez que la chandelle brillant là-haut est celle de la chambrière qui veille en attendant que Parménie se veuille bien mettre au lit. Pour l’heure, la marquise rôde avec le duc d’Orléans en personne et autres grands seigneurs dans le parc… Et là-dessus, motus !
Passadoux s’éloigna en rampant sous les massifs, et Nicolas, perché sur la maîtresse branche d’un peuplier, au-dessus de la pièce d’eau à cascade dont il entendait le murmure, demeura seul dans la nuit. Sa solitude ne fut pas de longue durée : plusieurs personnes, réunies maintenant au pied de son arbre, s’entretenaient, discutant sur le ton le plus vif. Mais les ténèbres étaient si épaisses qu’on ne pouvait juger des gens que par la qualité de leurs voix :
— « Monsieur, assurez-vous, de grâce, et considérez qu’il n’est point d’autre moyen ! — N’employez pas la violence. Un jour peut-être, Soissons, le fer se tournera contre vous ! — Mais, monseigneur, n’est-ce point la seule chance qui nous demeure ? Du Cardinal que vous voulez épargner la main s’appesantira sur nous tous ! Foin de l’indécision ! — Prévenons le coup en frappant les premiers ! — Pas de meurtre, Montrésor ! Qui sait si le sang de ce prêtre ne criera point contre nous ? — Qu’il retombe sur nos têtes, qu’importe ! Et d’ailleurs, monseigneur, quand le Roy, votre frère, laissa entendre que le joug de Concini lui devenait pesant, Vitry hésita-t-il ? — Assez, Saint-Ibal ! Il a été écrit : « Tu ne me tenteras point… » Aussi bien je veux réfléchir encore. C’en est assez pour cette nuit ! La marquise dort debout, et je redoute pour elle la fraîcheur de ce bassin. — Oh ! monseigneur, quelles paroles ! Et qui pourrait songer à dormir quand il s’agit ici de vous assurer le trône !… — Silence, madame ! Par le Dieu juste, l’homme assez malheureux pour avoir proféré ou ouï de tels propos, même pendant son sommeil, serait sûr de se réveiller sans sa tête ! Messieurs, ne sentez-vous point votre chef trembler sur vos épaules ? Mort de ma vie, Montrésor, il faudra trouver quelque autre chose… Si l’on se décidait… »
Les voix, de moins en moins distinctes, apprirent à Nicolas que les conspirateurs s’éloignaient. Bientôt il ne perçut plus un bruit. La lumière qu’il regardait trembler à la fenêtre s’éteignit. Le petit berger frissonnant attendit encore quelque temps avant de descendre. Enfin, se laissant glisser à terre, il courut, retrouva la ruelle où il dut s’appuyer au mur pour reprendre son souffle avant de regagner son logis.
Dès que le soleil fut levé, Nicolas s’en fut conter à M. d’Oultry ce qu’il avait entendu dans le parc de Mme de Nérissins, et, une chose amenant l’autre, il eut bientôt appris toute son histoire à son maître.