— Tu me demandes, ô César, — et vive à jamais ton nom ! — pourquoi mes compagnons et moi nous refusons de sacrifier aux dieux dont se dresse ici l’autel ? Tous nous te répondons par ma voix : Nous obéissons à un dieu qui habite le ciel, et ce ciel et la terre sont remplis de sa gloire. C’est vers lui, en tous temps, que montent nos prières, et ce sont là les seuls sacrifices qui lui plaisent. Mais, dût notre corps être détruit, — car de nos âmes ta puissance, ô César, est incapable de disposer, — nous ne nous abaisserons point jusqu’à sacrifier à ces vains simulacres, non plus qu’à les adorer.
A ces paroles audacieuses l’Empereur n’accorda point de réponse. Il ordonna à ses officiers d’enlever à ces jeunes gens leur ceinture militaire, insigne de leur condition noble, et établit ainsi qu’il réservait leur cause devant son propre tribunal, comme celle de rebelles et contempteurs des Dieux. Il ordonna encore qu’on les gardât dans une étroite prison où ils pourraient réfléchir à loisir sur la gravité de leur faute, faire un retour sur eux-mêmes et répudier leurs erreurs.
— Laissons au temps, dit-il, le soin de les amender. Leur tendre jeunesse, au moins autant que leur naissance, nous défend d’employer contre eux les moyens violents des tortures. Il convient que les sages dont je suis entouré usent de la persuasion pour faire revenir ces têtes folles à des sentiments plus dignes de leur illustre origine. J’entends qu’on les interroge prudemment sur cette prétendue religion chrétienne à quoi ils se prétendent tant attachés. Par les voies de la douceur on les acheminera certainement vers le repentir, et ce ne sera pas en vain qu’ils s’adresseront alors à ma miséricorde. En attendant, qu’on les charge de chaînes et que leur condition ne soit point meilleure que celle des autres prisonniers. Je veux, toutefois, que, dans quelques jours, on leur permette d’aller librement par la ville, afin que l’on puisse se rendre compte de leurs actes. Et l’on me tiendra fidèlement au courant.
Aussitôt remis en liberté, ces jeunes gens s’empressèrent de regagner la maison paternelle. Suivant une résolution prise en commun, ils demandèrent chacun à leur mère autant d’argent qu’elle en pouvait donner ; car ils étaient décidés à s’enfuir de la ville pour échapper à la colère de l’Empereur. Ils comprenaient très bien qu’on ne les avait mis en liberté que dans l’intention de les espionner et d’arrêter les chrétiens leurs amis. Les sept enfants partirent donc munis d’argent. Mais leur charité était telle que la majeure partie de cet argent fut répandue par eux en aumônes. Ils ne gardèrent par devers eux que le strict nécessaire. Puis ils sortirent d’Éphèse après s’être couverts de pauvres vêtements, de telle sorte que les gardiens des portes, les prenant pour de chétifs campagnards, les laissèrent librement passer.
Alors ils s’assirent dans la campagne et tinrent conseil. Maximilien parla le premier :
— Si vous m’en croyez, ô mes frères en Jésus, nous nous retirerons dans quelqu’une de ces carrières abandonnées où personne n’a mis le pied depuis peut-être cent ans. Là, loin de tout danger, nous passerons ces temps d’affliction à prier Dieu qu’il éloigne de notre chère Éphèse cet orage de persécution. Aussi bien de tels malheurs ne peuvent-ils indéfiniment durer.
— Sans aucun doute, repartit Martin, ce projet, ô Maximilien, t’est dicté par l’esprit de la suprême sagesse. Mais ne crains-tu pas que, retirés dans ces carrières où nous ne pourrons ni semer ni moissonner, la faim ne nous réduise à un tel degré de misère que nous nous trouvions obligés d’aller nous livrer, nous-mêmes, à nos bourreaux ?
— A cela Dieu pourvoira, fit Denis. N’a-t-il pas nourri la multitude affamée dans le désert, et tout n’est-il pas possible à celui qui marcha sur les eaux ?
Mais Jean ouvrit un autre avis :