— Il faut cependant un peu aider le ciel. Je proposerai donc une entreprise à la fois moins désespérée et plus simple. Tournons-nous vers l’Orient, vers ce mont Celius que vous connaissez bien. Étant un jour à la chasse, je me trouvai tout heureux, surpris par une violente pluie, de l’asile que m’offrit une caverne dont le hasard seul me fit découvrir l’entrée. Le lieu est presque inaccessible à qui n’en connaît point le chemin. Retirés dans cette caverne dont l’entrée est si étroite qu’elle ne saurait donner passage aux ours, seules bêtes féroces dont nous puissions avoir à redouter la rencontre, nous vivrons cachés aux yeux de tous. Pour notre nourriture, quoi de plus facile que de l’aller chercher au petit marché de la basse ville ? Chacun d’entre nous ira aux provisions, tour à tour. Nous aurons soin d’en prendre assez en un seul voyage pour que cela nous dure au moins une semaine. Et l’on ne fera pas attention à nous.
Les fugitifs se rallièrent à la proposition de Jean, car elle leur parut la plus sage. Ils prirent donc le chemin du mont Celius et pénétrèrent dans la caverne. Là ils vécurent désormais dans la prière et la pénitence, morts au monde et ne pensant qu’au salut de leur âme. Seul l’enfant Jamblique, que son esprit délié rendait le plus propre à cette sorte d’entreprises, se rendait de temps en temps à la ville, sous des habits de mendiant. Tout en achetant au marché ce qui était nécessaire, il s’enquérait adroitement des événements. C’est ainsi qu’il apprit, un jour, le départ de l’Empereur et, deux semaines plus tard, son retour dans la ville d’Éphèse.
La nature attentive et sérieuse de Decius le portait à ne négliger aucun détail des choses du gouvernement. Loin d’avoir oublié les sept jeunes chrétiens, il songeait souvent à leur obstination singulière. A la vérité, leur retour à la religion de l’Empire ne faisait pas question pour lui. Il comptait même sur cette abjuration solennelle pour décider bien des chrétiens à abandonner leurs croyances. Du reste, il ne les persécutait point par haine, mais comme ennemis de l’ordre établi.
L’Empereur manda donc à ses officiers d’amener Maximilien devant son tribunal. Maximilien étant l’aîné et le plus considérable, par son rang, parmi les coupables, l’intéressait particulièrement. Decius comptait d’ailleurs sur la force de l’exemple. Fatalement les six autres enfants suivraient celui-là dans ses résolutions. Et il laissait entendre que son abjuration solennelle était chose certaine. Aussi, à ouïr ces propos qu’on se répétait partout, ce qui restait de chrétiens dans Éphèse fut-il grandement affligé. L’enfant Jamblique, qui achetait des pains au marché, recueillit ces rumeurs et les rapporta à ses compagnons.
— Nul doute, dit Denis, que les soldats ne nous découvrent bientôt ! Et, cependant, je crois entendre une voix qui me conseille de ne point désespérer. Le roi Jésus, mes frères, ne nous abandonnera pas. Prions-le ! Prions moins pour nos corps périssables que pour le salut de nos âmes immortelles.
Donc, après avoir pris leur maigre repas, les sept enfants se mirent en prières. Bientôt, exténués par la misère, recrus de fatigue, ils s’endormirent d’un même temps. Ou plutôt ils crurent s’endormir, car Dieu, dans sa miséricorde, les avait appelés à lui.
Cependant l’Empereur, travaillé par l’impatience, multipliait les ordres. Mais aucun des sept enfants ne comparaissait. Le chef de la police allait se voir obligé d’avouer qu’on avait perdu leurs traces. Il essaya de gagner du temps, rejeta sur la négligence de ses officiers la faute commise, s’embarrassa dans des propos contradictoires. Alors Decius entra dans une grande colère :
— Je crains bien, dit-il, que ces adolescents n’aient trompé ma bienveillance. Croyant que je voulais les punir du dernier supplice — ce qui a toujours été loin de ma pensée — ils auront préféré à des tourments, dont les ennemis de l’Empire exagèrent l’horreur à plaisir, une fuite des plus hasardeuses. Sans doute auront-ils succombé dans le désert sous les coups des brigands ou sous les atteintes de la soif et de la faim. Leurs misérables membres sont, à cette heure, dispersés par les bêtes immondes. Ces choses sont malheureuses parce que ces enfants appartiennent aux premières familles de la cité, et surtout parce que, venant à résipiscence, ils auraient donné un grand exemple dans cette Éphèse qui se complaît à m’obliger d’user envers elle de continuelles rigueurs et de renoncer à exercer ma clémence.