— C’est bien, dit l’Empereur. Je veux vous croire. Il serait injuste que, vous appliquant les mauvaises lois de ces Juifs qui ne valent pas mieux que les chrétiens, — est-il même une différence appréciable entre eux ! — je poursuive dans les pères le crime des enfants. Je vous conserve ma confiance. Ni vos biens ni vos charges ne vous seront enlevés. Quant à ces enfants trois fois rebelles et contre les dieux, et contre nous, et contre l’autorité paternelle, qu’il n’en soit plus parlé sur la terre. Ma volonté est qu’on mure dès aujourd’hui l’entrée de cette caverne où ils se sont retirés. Puisque tel est le goût de ces chrétiens pour la solitude, il convient qu’on le respecte en les séparant d’un monde pour quoi ils affichent un mépris pire que celui des philosophes cyniques. On me dit que leur Christ leur a promis qu’ils ressusciteraient en masse un certain jour qu’il ne leur a point d’ailleurs fixé. Ainsi ensevelis dans leur caverne, ces jeunes chrétiens attendront, loin des bruits profanes, l’heure de la résurrection. Ma volonté est encore que sur l’entrée ainsi murée l’on appose notre sceau impérial, afin que personne ne soit assez audacieux pour tenter de délivrer ces condamnés. Et il est bon que chacun sache que justice a été faite.
Ainsi Decius ignorait que les sept enfants d’Éphèse étaient déjà morts et que Dieu, dans sa bonté, les avait rappelés à lui. Les officiers impériaux qui surveillèrent les ouvriers chargés de murer la caverne crurent que les enfants dormaient. Ils ne comprirent point ce qu’étaient ces corps incorruptibles et glorieux. Enfin, ils se donnèrent le plaisir, une fois que les pierres furent scellées, d’appeler les emmurés, afin de jouir de leurs cris d’effroi et de leurs plaintes. Mais, n’entendant rien, ces officiers se retirèrent, et ils rendirent compte en ces termes de leur mission à l’Empereur :
— Il en a été, César, ainsi que tu l’avais ordonné. Quand, avec mille précautions, nous nous sommes approchés de cet antre sauvage, nous avons été surpris par le silence qui y régnait. Nous eûmes un instant la crainte que les coupables ne se fussent dérobés à ta justice. Pénétrant doucement, nous surprîmes cependant les sept impies dormant d’un paisible sommeil. Aussitôt, nous fîmes murer l’entrée en toute diligence, et on y apposa ton sceau. Ainsi enterrés vivants, ces enfants témoigneront de ton exactitude à punir les contempteurs des Dieux.
Telle fut la fin des sept adolescents, Martin, Jean, Maximilien, Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, que l’Église honore sous le nom des Sept Dormants d’Éphèse, et que l’on crut martyrs de la Foi jusqu’au jour où il plut à Dieu de les rappeler à la vie, afin qu’ils pussent glorifier son nom et édifier l’église d’Asie.
La mémoire des sept enfants emmurés passa comme celle des martyrs exécutés pendant la persécution de Decius. Les empereurs passèrent aussi. Les Goths détruisirent le temple de la grande Déesse d’Éphèse. Constantin se convertit au christianisme. Le Fils de Dieu régna désormais sur l’Empire. Vint ensuite le grand partage entre les fils de Théodose. Constantinople devint le siège de l’Empire d’Orient. Des schismes cruels divisèrent l’Église, et, sous Théodose II, il se leva de dangereux hérétiques qui niaient la résurrection des morts.
Or, en ce temps, c’est-à-dire deux cents ans après que les sept enfants d’Éphèse avaient été murés dans leur caverne, un paysan s’en fut par le mont Celius, en quête de matériaux propres à construire une étable. Voyant les pierres bien taillées et appareillées qui fermaient l’entrée de la caverne, il les jugea de bon emploi. Sans respect donc pour le sceau de Decius, que les injures du temps avaient d’ailleurs rendu méconnaissable, il commanda à ses esclaves d’attaquer le ciment.
Mais, quand arriva l’heure de midi, tous s’en furent pour prendre leur repas, et par l’entrée de la caverne à demi déblayée la lumière entra à flots. C’est alors que les sept enfants, réveillés subitement, se dressèrent sur leurs pieds et saluèrent le retour du jour par les prières habituelles. Reprenant leur train de vie comme s’ils s’étaient endormis la veille, ils tinrent conseil sur ce qu’ils devaient faire, tout en s’étonnant grandement d’avoir dormi jusqu’au milieu du jour. Et ils interrogeaient Jamblique minutieusement sur les bruits qu’il avait recueillis au marché. Car ils demeuraient dans l’inquiétude de ce que l’empereur Decius tramait contre eux. Et ils cherchaient quelque moyen d’échapper aux recherches de la police. Leur asile ne pouvait indéfiniment échapper aux investigations de tant d’hommes attachés à leur perte.
Après avoir discuté, proposé les opinions les plus diverses, les sept enfants tombèrent enfin d’accord pour renvoyer Jamblique au marché. Car, par un malheur singulier, la provision de pains s’était desséchée pendant la nuit ; et la plus grande partie, d’ailleurs, avait été rongée par les rats.