Jamblique partit donc, emportant quelques pièces d’argent nouées dans un coin de sa robe, et pensant gagner, comme la veille, le marché, où il ferait les provisions. Son voyage se passa sans encombre, bien qu’à maintes reprises il revînt sur ses pas, croyant s’être trompé de route. Les arbres, les rochers, les sentiers qui serpentaient entre eux semblaient avoir changé de place. De même pour la porte de la ville, qui ne s’ouvrait plus au même endroit. Les sculptures du linteau n’étaient plus les mêmes. Les gardes qui dormaient couchés sur les bancs, à l’ombre, portaient des armes d’un modèle inconnu. Enfin, il n’y avait plus de marché près de cette porte. Et pourtant, hier encore, il l’avait franchie.
Mais ce qui épouvantait le plus Jamblique, c’était la curiosité singulière dont il se sentait entouré.
— Bien sûr, songeait-il, les ordres de l’Empereur sont connus de tous, et la police a donné une description exacte de ma personne et de mon vêtement. Autrement, pourquoi tous ces gens me regarderaient-ils ainsi ? Eux-mêmes, d’ailleurs, me semblent absolument remarquables. Jamais, depuis que Dieu me donna la vie, je ne vis dans Éphèse visages ni habits semblables. Au coin de cette rue était hier la boutique de l’orfèvre Bassus. Je ne la vois plus aujourd’hui, mais un poste de police qui n’y a jamais existé. Bien sûr je dors encore et suis la proie d’un rêve.
Et, se piquant le bras avec la fibule de son manteau pour se tenir éveillé, Jamblique continuait d’avancer, maintenant au hasard, par des rues qui lui étaient inconnues. Il commençait à se demander si, par la volonté de Dieu, lui et ses compagnons n’avaient pas été subitement transportés dans une autre région du monde. Jamblique en était à se persuader que la caverne du mont Celius avait plusieurs issues, qu’il s’était trompé et avait, par une route ignorée, gagné une ville assez semblable à Éphèse au premier abord pour que l’on pût s’y tromper.
« Hélas ! pensait-il, jamais je ne pourrai retrouver le chemin de la montagne. Je suis perdu sans espoir de retour, et mes compagnons, sans nouvelles de moi, prendront quelque parti désespéré ! Mon Dieu, abandonnerez-vous ainsi un faible enfant dans un danger tel que jamais il n’en a couru ! »
Et, traçant furtivement sur sa poitrine le signe de la croix, Jamblique continua d’avancer jusqu’à ce qu’il atteignît la place où se tenait le grand marché.
Le premier étalage de boulanger qui s’offrit à ses regards attira trop son attention pour que Jamblique remarquât la curiosité dont il était l’objet. Tandis qu’il achetait des pains, les marchands de poissons, les bouchers et les vendeuses d’herbes se montraient l’enfant du doigt et se demandaient :
— Quel est ce passant extraordinaire dont la face est plus pâle que celle d’un mort ?… — De quel pays vient-il ? — Pourquoi ses habits sont-ils d’une forme que l’on ne voit plus que sur les tableaux et les images taillées dans la pierre ? — Regardez-le ! — Ses allures ne sont-elles pas étranges ? — Il tient les yeux baissés et semble marcher en dormant ! — Non, non, il nous épie sournoisement. C’est, sans nul doute, un esclave fugitif ou bien un voleur !
Mais ce fut bien autre chose lorsque, dénouant le coin de sa robe, Jamblique prit sa monnaie pour payer les pains. A la vue de ces pièces d’argent d’un module et d’un poids désuets, le boulanger s’écria :