Par compassion pour une telle misère, le Frère aumônier donnait chaque jour un morceau de pain au pauvre Marin. Ainsi de ce pécheur la constance et l’humilité firent-elles tourner à l’édification d’un chacun ce qui avait paru d’abord l’objet d’un irréparable scandale.

Les tribulations de la bienheureuse Marine ne touchaient point encore à leur fin. Une épreuve dernière lui était réservée avant sa glorification en ce monde. Quand l’enfant de la fille de Pandoche fut sevré, les parents ne crurent pouvoir mieux faire que de le porter à l’abbé pour qu’il s’en chargeât. Celui-ci, estimant que Frère Marin, s’il avait réussi à soutenir jusque-là sa chétive existence, n’en était que plus capable de subvenir aux besoins de son enfant, ordonna qu’on le lui remît. Au père responsable de nourrir cet enfant délictueux.


Deux années durant, Marine continua de vivre misérablement sous le porche du monastère avec la petite créature qui était son fils au regard du siècle. La sévérité de cette pénitence, qui durait depuis cinq années, émut enfin les moines, et ils se décidèrent à tenter quelque chose en faveur de ce pécheur repentant.

Ils s’en furent trouver l’abbé, en corps, et le supplièrent de rétablir le Frère Marin dans sa condition première. L’inexorable abbé n’accorda qu’une commutation de peine. Marin fut autorisé à rentrer dans le monastère, avec son fils, mais à charge par lui de remplir les fonctions les plus grossièrement serviles. Balayer les cours et la cuisine, enlever les ordures, porter l’eau, tel fut son nouvel état.

Marine l’accepta sans se plaindre, et nul n’eut de reproche à lui adresser sur le moindre détail de son service. Pour rebutante que fût sa tâche, elle la remplit d’un cœur joyeux jusqu’au jour où il plut à Dieu de la rappeler à lui. Elle s’éteignit en pleine jeunesse, le dix-septième jour des calendes d’août.

On pourrait croire que l’abbé se départit alors de sa sévérité première. Il n’en fut rien. La rigueur de sa justice ne désarma point devant la mort. Ses ordres furent formels : le défunt Frère Marin n’aurait point sa part de la sépulture monastique. On l’enterrerait loin de ce couvent, dont le relâchement abominable de sa conduite avait diminué la réputation, et aussi parce que sa pénitence n’avait pas été suffisante.


Mais comme, dociles aux ordres de l’abbé, les moines commençaient de laver le corps de Frère Marin avant que de l’ensevelir, ils découvrirent la vérité, et tous se sentirent remplis d’une obscure douleur et d’un pieux étonnement.

Tenant, en bon chrétien, les voies de Dieu pour impénétrables, l’abbé s’humilia devant la dépouille mortelle de cette Marine qui fut une sainte sur la terre. On fit à la vierge de Thrace des funérailles magnifiques. On la coucha dans un superbe tombeau.