Le religieux de Fondi exerçait en toute humilité les fonctions de jardinier. Chaque jour que Dieu donne, l’on pouvait le voir bêchant, émondant, sarclant ou semant, dans le potager du couvent. Ses salades dépassaient en beauté celles-là mêmes que l’empereur Dioclétien cultiva, jadis, de ses mains, lorsque, dégoûté du pouvoir, il se retira dans son petit bien de Salone pour y faire pousser des laitues.
Que les salades et les légumes du bon moine fussent capables d’exciter la convoitise, c’est ce qui ne surprendra personne. Un audacieux voleur, trouvant ces herbes de défaite, pénétrait fréquemment dans l’enclos, en passant par-dessus la haie. C’était à l’heure de midi, heure où les moines, fatigués par l’extrême ardeur du soleil, se reposaient dans leurs cellules, que ce voleur rustique envahissait le potager sans gardien. Au mépris des plantations chères au père jardinier, il courait par les plates-bandes et les planches, piétinant brutalement, sous les épaisses semelles de ses caliges barbares, ce qu’il ne jugeait pas à propos d’emporter. Puis il s’en retournait, les mains pleines.
Et, lorsque le bon jardinier du monastère, ayant fini sa sieste, rentrait dans l’enclos, il trouvait son œuvre maraîchère détruite et ses meilleurs produits rapinés. Alors une profonde tristesse succédait à la joie innocente qu’il se promettait de son travail, et il murmurait : « Mon Dieu, est-il possible que de pareilles choses se passent sans que votre volonté s’en mêle ? Ou bien est-ce que, dans votre infaillible sagesse, vous avez arrêté qu’il en soit ainsi ? Notre saint prieur me blâmera donc, et seul je supporterai le poids d’une faute qui n’est point mienne, puisqu’il vous plaît, ô mon Dieu ! Je plante beaucoup et je récolte peu, sans doute ; par là, daignez-vous me fournir un frappant exemple des peines que chacun de nous doit se donner pour mériter et acquérir les joies de l’éternité. »
Mais, un matin qu’il se lamentait devant un carré de choux éclairci sans discrétion et foulé d’une façon sauvage, le moine jardinier aperçut un serpent qui se glissait parmi les herbes. C’était un serpent long et sombre, tels ceux que la superstition des païens multipliait encore aux environs des temples d’Esculape, et qui sont le vivant emblème de ce faux dieu de la médecine. N’a-t-on point écrit que le médecin doit être, entre tous, avisé, subtil et prudent ?
Sans s’effrayer de cette rencontre, le moine appela le serpent. Et celui-ci, docile à sa voix, s’arrêta, rampa en arrière et se tint dans une attitude à la fois respectueuse et timide devant le saint homme, qui lui parla en ces termes :
— Serpent, mon ami, tu es, comme moi, un hôte de ce jardin, et je te connais de longue date. Aux yeux prévenus du vulgaire tu apparais comme un être malfaisant et impur et le symbole du Malin. Ceux qui pensent ainsi se trompent ; ils jugent d’après des idées fausses inculquées par des ignorants. Malheureusement le nombre des sots est plus gros que celui des étoiles, et la majorité des hommes se repaît de vains mots. Pour moi, habitué à te voir serpenter avec vélocité, et de-ci et de-là, je ne partage point cette opinion. Le vulgaire veut que, condamné par la malédiction divine, tu rampes sur le sol jusqu’à la consommation des siècles et te nourrisses de terre. En vérité, rien n’est plus faux : c’est là encore une simple figure, et il convient de distinguer. Écoute-moi, serpent ! Tu es une créature de Dieu, qui ne fit rien de mauvais…
Le serpent, charmé par ce discours, se roula sur lui-même, dressa sa poitrine et son cou et honora à sa manière le saint jardinier en le saluant de plusieurs révérences perpendiculaires. Il siffla même très doucement et agita sa langue noire et bifide qui rappelle un des plus affreux attributs du Diable et aussi du démon Virbius qu’adorent les idolâtres.
Et le moine continua :
— Oui, serpent, lorsqu’on t’accuse de vivre de la terre, c’est une simple figure. Tu te nourris, en vérité, de petits animaux terrestres, et tu te rends utile, selon ton pouvoir, en dévorant les créatures malfaisantes dont tu purges mon pourpris maraîcher. Quoique sans pieds, tu cours après les rats. Saisis de terreur, ils se précipitent dans ta gueule béante ; ou bien tu les enserres dans tes replis. Tu fascines les oiseaux du ciel, qui, étourdis de vertige, tombent à ta portée. Ou bien encore, capable de grimper sans mains, tu gagnes les branches des arbres, les enlaces, t’élèves jusqu’à leurs fourches, où tu découvres les nids remplis d’œufs. Ainsi tu avales, avant qu’ils n’aient pris forme, les petits de ces passereaux qui mangent mes graines. Ensuite, tu te chauffes paresseusement au soleil, quand tu ne t’offres pas les plaisirs du bain dans ma citerne. Semblable à une galère dénuée de rames, tu y nages. Puis, tu t’enfonces, ne laissant dépasser que le bout de ton museau. Et moi, lorsque je puise de l’eau, je dois user de mille précautions pour ne point heurter ta tête avec mon pot de terre. Un jour, le frère Albin, qui m’aidait à arroser, te remonta dans ce pot. Telle fut sa frayeur que, lâchant la corde, il laissa tout retomber le long des parois, et tu fus précipité dans l’eau avec les tessons. Mais nul n’ignore que le frère Albin est aussi lourd et stupide que tu te montres souple et délié. En vérité, serpent, mon ami, tu es une belle œuvre de Dieu.