Sensible aux éloges du moine, le serpent darda plusieurs fois sa langue fourchue, ce qui, chez ces bêtes terrestres, est signe de grande satisfaction. Ses yeux couleur de topaze luirent d’un feu plus clair, et ses anneaux se recourbèrent harmonieusement jusqu’à dessiner la figure parfaite du chiffre huit, tel que les Arabes ont coutume de le tracer. La tête un peu penchée de côté, comme qui écoute attentivement, il approuva, par quelques sifflements joyeux, le moine jardinier, qui ne s’interrompait point de parler.
— En vérité, serpent, tu es avec moi, et mieux que moi-même, l’incorruptible gardien du potager. Et je t’en remercie grandement. Faut-il donc qu’un vulgaire larron, déjouant ma vigilance, s’introduise ici, pendant le repos commandé, pour dérober le meilleur, gâter ce qu’il ne peut emporter, et détruire jusqu’à l’espoir de mes plants et de mes semailles ? Entends-moi, serpent, j’attends beaucoup de toi !…
Le serpent se rapprocha et parut prêter l’oreille.
— J’attends de toi la punition du voleur. Tu en vois les traces au milieu de cette allée ?… Là ! là ! Les clous de sa chaussure ferrée y ont marqué leur empreinte ! Là ! Et ici encore !… Suis-moi !
Le serpent se mit avec docilité à ramper sur les talons du moine. Bientôt ils atteignirent la trouée de la haie. C’était par là que s’insinuait le maraudeur. Alors le jardinier dit :
— Serpent, de ce potager tu as la garde en mon absence. Tiens-toi donc en travers du chemin devant cette brèche. Au nom du roi Jésus, je te commande d’en surveiller l’entrée et d’empêcher que le larron y passe.
Déroulant aussitôt ses orbes, le serpent s’allongea sur la terre, de telle sorte que personne n’eût pu porter là ses pas sans marcher sur lui. Et le moine regagna son cloître.
Or, il advint que le voleur, fidèle à ses habitudes, grimpa, dès l’heure de midi, le long de la barrière qui prolongeait la haie en cet endroit même où il trouvait sa voie pour descendre. Au moment où il pensait poser son pied sur le carré potager, le serpent siffla. Saisi d’une frayeur subite à la vue de ce reptile menaçant et hideux, le voleur n’osa prendre terre et demeura suspendu à la palissade par les mains. D’un violent effort, il essaya de se porter en arrière. Mais son effroi paralysa sa vigueur. Lâchant mal à propos son appui, le larron chut la tête en avant, cependant qu’une courroie de ses caliges s’embarrassait dans un pieu. Ainsi resta-t-il ignominieusement accroché par un pied, la tête en bas, sans espoir de se dégager. Et, à quelques pouces de son visage, ondulait le serpent superbe, gardien nommé du jardin monastique.
Lorsque le frère jardinier, ayant dormi sa sieste, rentra dans son potager, il découvrit le malfaiteur ainsi arrêté. Alors il loua honnêtement le serpent :