— Oh ! pas semblables : pires. Car vous, vous croyez aux sirènes comme à des symboles, et moi, je crois qu’elles existent, avec leurs cheveux, leur voix, leurs écailles…
— Plaise à Dieu que non, madame ! Les trois sœurs fabuleuses égorgeaient les matelots, et ce seraient, si elles vivaient, des monstres féroces, à tuer sans merci !
— Les trois sœurs… Oui, selon l’Odyssée, elles ne sont que trois : Ligée, Leucoste, Parthénope…
— C’est cela, — répondit M. de Kerjan, un peu interloqué de tant de connaissances ; — mais la légende se charge elle-même de les faire disparaître. On dit qu’ayant écouté la musique d’Orphée, le dépit les mua en trois rochers : ces Galli que la nuit efface tout à fait.
— Elles n’étaient que trois seulement, — poursuivit Mme de Chambanne, — mais (les poètes nous le disent) il en est aussi de fluviales. Elles habitent les grottes du Rhin…
— Un peu de champagne, — demanda M. de Cogoulin. — Ce poisson-là est fameux… Eh quoi ! Gabaret, vous ne l’estimez pas ? Êtes-vous mal en point ?
M. Gabaret, en effet, n’avait plus ses belles couleurs. La patine bronzée du grand air verdissait à ses joues.
— Çà, qu’avez-vous, monsieur ? — s’enquit Mme de Chambanne.
Mais déjà le rude capitaine avait repris son teint.
— Cela n’est rien. C’est passé, — fit-il en souriant.