— Eh bien, mangez ! Est-ce que l’espèce de marsouin vous déplaît ? — s’empressa M. de Chambanne. — Voulez-vous y ajouter quelque épice ? deux grains de fenouil ? une pincée de coriandre ?

— Merci ; non, monsieur, merci… A vrai dire, je n’ai plus faim… — Un peu de rossolis, je vous prie…

— Vous êtes bien raffiné, pour un cannibale ! — dit M. de Cogoulin en éclatant d’un gros rire. — Deux doigts de bordeaux, s’il vous plaît !

Les venaisons du troisième service dessinèrent un rond sur la toile damassée. Un violent fumet s’en dégagea.

— Des truffes vertes ! — admira M. de Cogoulin. — Sommes-nous encore à Versailles ?

— Hélas ! — fit M. de Chambanne avec un soupir, — Versailles a du bon, tout de même. Il y a des jours… voyez-vous… — Et, du bout du doigt, nerveusement, il se toucha le coin de l’œil. — Cogoulin, racontez-moi ce qu’on dit à la Cour ; cela m’intéresse, tout compte fait.

Alors, tandis qu’ils parlaient jeu du Roi et petit lever, y mettant l’ardeur attendrie d’un souper finissant, — les deux romanesques, de leur côté, reprirent le sujet mythologique. M. Gabaret voulut s’en mêler. Il le fit sans pudeur et lourdement, le rossolis ayant développé en son âme une fâcheuse disposition naturelle, et le moment venu, croyait-il, d’être léger.

— Me direz-vous, madame l’amie des sirènes, — fit-il, — me direz-vous comment elles font l’amour ? Prennent-elles des hommes pour maris, ou si c’est des poissons ? Car enfin, m’est avis que ces filles se terminent mal à propos, et risquent fort, en tant que femmes, de ne jamais sacrifier à Cupidon, faute d’en posséder le temple, si j’ose dire. Et si vos naïades se dévergondent avec les cachalots, ah ! les polissonnes ! vous en penserez ce qu’il vous plaira, mais ventrebleu, madame…

— Calmez-vous, Gabaret, — dit M. de Kerjan. Et sur ce mot, il lança un maître coup de pied aux chevilles du capitaine. — Les sirènes, mon cher, sont immortelles, et n’ont point souci de postérité. Peut-être les tritons s’en amusent-ils parfois, — je ne sais au juste de quelle manière. Au surplus, elles s’aiment fraternellement ; les poètes prétendent qu’elles ne se quittent guère et qu’une sirène ne saurait en apercevoir une autre sans aller la cajoler ; dans les opéras, on leur fait toujours chanter quelque trio ; et les peintres se plaisent à les représenter comme trois Grâces marines enlaçant leur triple caresse.

— Trois doigts de lesbos, — demanda M. de Cogoulin au valet le plus proche.