Un vent froid gémissait à travers les cyprès. Il était vif, pointu, chargé de sable, et cingla la fièvre des joues, irritant comme un soufflet. Les yeux rougis clignotèrent ; la chair moite frissonna sous les manteaux.
On fut bientôt sur la plage.
Pendant la nuit, la mer avait rejeté ses victimes. Des corps jalonnaient la rive. Certains, déjà, reposaient à quelque distance du flot. Mais d’autres, encore à demi submergés, s’agitaient à chaque retour de la vague ; et la mer se jouait d’eux, telle une chatte cruelle, obligeant ces cadavres à répéter, avec des gestes de mannequin, les soubresauts et les hoquets de leur agonie.
Les quatre hommes passèrent la revue sinistre.
Ci-gisaient, trépassés, l’équipage et les passagers de la frégate sombrée ; plusieurs femmes, un enfant ; les uns nus, d’autres habillés de loques, quelques-uns costumés d’oripeaux voyants, mis en lambeaux — des baladins sans doute — . Tous verdis et gonflés, ils crispaient des faces de passion, de terreur ou de rage ; et certains laissaient voir un masque inouï, grimaçant une expression si monstrueuse, que nul vivant, semblait-il, n’aurait pu l’imiter, ou qu’il en serait mort.
M. de Cogoulin, qui allait de défunt en défunt, reconnut deux de ses matelots.
— Il en manque deux encore, — fit-il.
— On ne les reverra pas, — répondit M. de Chambanne. — Il est trop tard. Ici, la mer garde souvent les noyés. Trois pêcheurs ont disparu, l’an passé. Ils avaient coulé près des îles. Aucun n’a reparu. On dirait vraiment…
— Venez voir, messieurs, venez ! — cria M. de Kerjan.
Il avait devancé les autres, et, penché sur une chose confuse, de la couleur du sable, il faisait de grands mouvements.