On le rejoignit.
La chose était une morte toute nue, ou plutôt la moitié supérieure d’une femme horriblement mutilée. Un accident — le choc de deux épaves, sans doute — l’avait tranchée au ventre, à la hauteur qu’il fallait pour que ce tronc demeurât pudique en dépit de sa nudité.
Un silence régna. M. de Kerjan exécuta deux signes de croix énergiquement ponctués.
Il y avait là, devant eux, de quoi les interdire. Cette créature était bizarre. Son visage exigu sortait d’une chevelure étrangement mal soignée, bourrue et fauve comme une crinière, où les varechs s’étaient emmêlés. De petits yeux ronds l’éclairaient encore d’une lumière jaune qui, vivante, avait à coup sûr étonnamment brillé. Sous les narines, propres à humer l’air à fortes bouffées, une large bouche découvrait la mâchoire serrée d’un carnassier, dont les canines démesurées mordaient la lèvre du bas. Les joues étaient plates et le menton fuyait. Aucune ride ; nul pli ne témoignait, au front de cette femme, qu’elle eût jamais pensé, ni, à ses lèvres, qu’elle eût jamais souri. Cette figure lisse n’avait point d’âge, et sa sérénité pouvait passer pour une indifférence bestiale.
C’était pourtant un être humain. Le torse nerveux, creusant sa taille avec élégance, et les seins, jolis dans leur petitesse, le prouvaient, en évoquant l’idée d’une vierge spartiate, habile aux jeux du corps. Certes, les jambes absentes avaient couru, sauté, bondi ! On se les figurait musclées, sèches et rapides. Pour les bras, ils confirmaient la supposition d’une athlète. Un duvet rude recouvrait leurs tendons noueux, et, des aisselles, jaillissaient deux touffes de crins.
Le plus curieux, pourtant, avec les canines, c’était que les mains fussent palmées jusqu’aux ongles, ceux-là poussés en griffes, durcis et longs.
Un même hâle brunissait toute la peau.
M. de Cogoulin parla le premier :
— C’est une sauvage !
— Plutôt, — repartit M. de Chambanne, — plutôt quelque phénomène à exhiber aux tréteaux et embarqué sur la frégate avec les baladins. J’ai vu des mains pareilles dans un bocal, chez l’apothicaire de la rue Gilles-le-Queux. C’est une infirmité de naissance, paraît-il.