En vérité, rien ne sait m’enchanter comme cela. Mais il me plaît surtout de voir Phœbé se lever à l’horizon des flots, et naître de l’onde comme Aphrodite elle-même. Or, c’est là une merveille dont les Athéniens sont privés. Sous peine d’un long voyage, il leur faut surveiller l’espace terrestre depuis le Pentélique jusqu’à l’Hymette, s’ils veulent assister à l’aube lunaire. Les enthousiastes seuls qui ont gravi le Lykabette découvrent un coin du golfe, entre le mont des Abeilles et les coteaux de Salamine ; et lorsque la lune passagère est déjà loin de son départ, on voit de là-haut la mer rutiler, comme si tous les poissons en frétillaient sur elle, dans l’éblouissement opalin de leurs écailles.
C’est pourquoi nous avions gravi le Lykabette pour voir le clair de lune sur la mer.
L’Attique s’endormait sous la nuit de clarté. On entendait, au loin, le murmure incommensurable des vagues sans sommeil. Plus près, les grenouilles de l’Ilissos faisaient une rumeur de grelots secoués, et, dans les roseaux du petit fleuve, maints crapauds jouaient de leur syrinx monotone. Au-dessus d’Athènes étendue à nos pieds, les hiboux tutélaires volaient en cercles. Des parfums flottaient jusqu’à nous, exhalés de fleurs invisibles, peut-être des buissons de roses accrochés aux flancs abrupts de la colline, peut-être même de la ville ; tout en bas, ses jardins mêlaient leurs sombres verdures à l’ombre noire de ses maisons blanches. Deux ou trois lueurs brillaient encore aux fenêtres d’un palais. Elles s’éteignirent avec les derniers bruits et le chœur batracien du fleuve. Alors, on ne distingua plus que le murmure maritime, confondu bientôt dans les mille chuchotements du silence.
Phidias me dit :
— Regarde, Kritias, regarde combien l’air de la nuit ressemble à une eau pure… Ne dirait-on pas que la ville est noyée au fond du clair de lune, comme au fond d’un beau lac plus transparent qu’une source et plus infini que l’océan ? Regarde : cette nuit, l’Attique est une plaine sous-marine, et la cité de Pallas a vraiment l’aspect d’une morte, — cet aspect que le temps lui donnera peut-être et dont l’heure présente s’amuse à la revêtir.
Et c’était vrai. Nous avions devant nous l’image submergée de la métropole en ruines. D’abord, les faubourgs, avec leurs masures, ont toujours évoqué le délabrement. Et puis, à cette époque de prospérité, les riches citadins faisaient bâtir à profusion, et Périklès avait ordonné l’érection de temples et d’arcs dans plusieurs quartiers ; de sorte qu’aux rayons de la lune facétieuse, tous ces monuments à demi construits semblaient à moitié détruits. Le Parthénon lui-même entretenait l’illusion. Il n’était guère ce qu’il est aujourd’hui, et ne terminait pas encore en sérénité le chaos de la roche Acropole ; à peine les lignes s’en dégageaient-elles, et cette ébauche représentait fort bien le décombre où vingt siècles le réduiront sans doute. Phidias, avec nous, s’occupait à son achèvement ; des échafaudages l’entouraient de toutes parts, et, du sommet de Lykabette, je pouvais repérer ma place de travail : au niveau de la frise, près du second triglyphe de la muraille occidentale.
Le sculpteur d’Immortels soupira. Ses yeux rêvaient en face du mirage symbolique, et, devant tous ces sanctuaires habités par ses œuvres et simulant des restes inondés, il devait songer à l’effritement des marbres et des gloires sous le déluge irrévocable dont les minutes sont les gouttes.
Soudain, quelque chose résonna. Il y eut un son qui monta de la cité vers la lune, pareil au cri musical d’un crapaud chimérique. Il y en eut un, puis un autre, puis un autre, puis un autre, — tous identiques, — et c’était comme un fil de perles mélodieuses qui s’envolaient dans le silence, une par une, — une file de bulles sonores, échappées à travers l’eau dormante du calme, et dont la lune semblait la dernière, près d’éclater à la surface, tout là-haut, dans le grand jour.
Chacun de nous avait dressé l’oreille. Ce bruit nous était familier. Et Alkaménos dit en raillant :
— Quel ivrogne est assez ivre pour sculpter à cette heure-ci ?