— Assurément, — dit-il, — vous connaissez de nom les Corbett ?… de Philadelphie !… Non ?… Après tout, c’est assez naturel. En France, on peut ignorer l’existence d’un couple lointain, qui, à la vérité, fit toutes les grandes découvertes de ces dernières années, mais qui eut la malchance de les faire en même temps que d’autres savants plus prompts à les divulguer. Edison, les Curie, Berthelot, Marconi, Renard n’ont rien trouvé que n’aient inventé mon beau-frère Randolph et ma sœur Ethel Corbett ; seulement, ils l’ont découvert un peu plus tôt. Si bien que mes infortunés parents accomplissent fatalement leur tour de génie pendant qu’un rival inattendu proclame le sien, qui est identique. « Trop tard » semble être leur devise. Voilà pourquoi vous ne les connaissez pas.
Chez nous, c’est pourtant un ménage célèbre ; et naguère encore, les journaux de là-bas ne tarissaient pas d’éloges sur leur audace indomptable. C’était à propos d’une expérience de plongée sous-marine. Depuis plusieurs mois, en effet, on les a dits surtout passionnés de submersibles, d’aérostats, d’automobiles, enfin de tous les genres de locomotion inusités ou vertigineux. Et alors… Et alors… Excusez-moi de conter si pesamment ; votre langue me gêne, elle étrique ma pensée… Et puis, promettez-moi votre discrétion : il s’agira bientôt d’un secret qui ne m’appartient pas…
Bien. Je vous remercie.
Et alors, l’autre jour, le 18 août, comme j’allais quitter mon bureau, un télégramme, signé Ethel Corbett, vint prier Monsieur Archibald Clarke, premier comptable à la manufacture de câbles Roebling Brothers, Trenton, Pensylvanie, de se rendre sans retard à Philadelphie.
Cette invitation me laissa rêveur. Un léger dissentiment, survenu entre nous à l’occasion mesquine d’un héritage, faisait depuis longtemps que les Corbett ne me voyaient plus. Qu’y avait-il ? Que faire ?… Je balançais… Mais la suscription de la dépêche, détaillée, presque surabondante, révélait combien ma sœur avait tenu à ce qu’elle me parvînt sans difficulté ni détour. En définitive, il y avait à coup sûr quelque chose d’important… Et puis, la famille est la famille, n’est-ce pas ?
Une heure après, le Pennsylvania Railroad me déposait à West Philadelphia Station, et je me faisais conduire par un hansom à Belmont. C’est là que demeurent les Corbett, dans l’admirable Fairmount Park, au bord de la Schuylkill River si propice à toutes les variétés de batellerie, voire le canotage sub-aquatique.
Le cab traversa les faubourgs de l’ouest, franchit un pont et s’engagea sous les verdures. Pendant le trajet, la nuit était venue, mais si riche d’étoiles, que je pus reconnaître de loin la maison de mon beau-frère. Une humble petite maison, certes, et qui paraît encore plus humble et plus petite, adossée à l’immense atelier, près du hangar monumental et devant la plaine d’expériences pour automobiles et aéroplanes.
Je la reconnus, messieurs, et mon cœur se serra. Dans tout ce bloc imposant de constructions, seule une fenêtre du logis était éclairée. Or, les veilles des Corbett sont légendaires en Pensylvanie ; chaque nuit, la fête du travail illumine le toit vitré de l’atelier ou les baies du hangar… Jugez si, l’autre soir, tant de quiétude obscure et silencieuse me fut un sujet d’alarmes !
Jim, le nègre, me reçut sans lumière et m’introduisit dans la chambre de Corbett, — la seule éclairée.