— C’est celui de ma plus belle statue.
— La plus belle ! — m’écriai-je.
Et tous ensemble, ceux-ci désignant l’Acropole, ceux-là Delphes, et d’autres le Métroôn :
— Est-ce l’Athénè-Gardienne ? — L’Apollôn ? — Est-ce l’une des treize pour Marathon ? — Est-ce la Kypris-Ourania ?
— Ni l’une, ni l’autre. La destinée de mon chef-d’œuvre est une bizarrerie : à peine fait, je l’ai brisé.
— Oh ! — Par Dzeus, quel désastre ! — Votre chef-d’œuvre ? brisé ! — Oï ! oïmoï ! une statue de Phidias ! — Et c’était la plus belle ! — Comment cela est-il arrivé ? — Quand ?…
— Cela est arrivé dans la soixante-treizième olympiade, sous l’archontat éponyme de Lykas, lorsque j’avais des cheveux, qu’ils étaient blonds et qu’ils bouclaient. Et cela s’est engagé par un clair de lune tellement semblable à celui-ci, qu’on pourrait se demander si ce n’est pas le même qui est revenu, à la manière d’un spectre, et si, là-bas, ce n’est pas l’ombre de ma jeunesse qui taille une statue sous des fantômes d’étoiles… Et demain, quand l’aurore, flambant derrière lui, transformera l’Hymette en volcan pacifique, elle répétera sans faute la matinée de printemps où l’histoire se dénoua.
« Je vais la dire.
« En cette année lykadienne, malgré le peu de temps écoulé depuis mon abjuration de la peinture, j’étais déjà réputé comme statuaire, et j’avais, dans la rue des Hermès, une petite maison de marbre blanc, avec une cour au milieu. C’est là, dans cet aïthrion, que je travaillais, — sous un voile de pourpre, — à la belle saison.
« Je vois encore ma chambre, la nuit de mai dont il s’agit. C’est une chambre blanche et nue ; sa fenêtre darde un rayon blafard qui se retire peu à peu sur le dallage, y chemine en tournant, de dalle en dalle, et semble mesurer sur un cadran lunaire les heures de mon insomnie.