« Car je ne puis dormir. Une obsession me force à veiller. Elle reproduit dans mon délire l’ouvrage presque terminé, la statue qui m’attend avec le jour, au milieu de l’aïthrion, afin de subir un dernier travail. Mais la naïade marmoréenne, évoquée par mes yeux, jaillit au sein d’une mauvaise fantasmagorie ; la fièvre en dénature les traits, et je me désespère à n’y plus retrouver ceux du modèle bien-aimé : Non, ce n’est pas là le mouvement nageur de ses bras… Son sourire ne riait pas autant… Ce n’est guère ceci ; ce n’est plus cela…

« Qui de vous, mes enfants, n’a pas subi de telles angoisses ?… Vous les connaissez tous ! J’en étais sûr. Eh bien ! n’est-ce pas ? si étrange que cela puisse paraître, on s’éveille moins facilement de ces sortes d’insomnies que du sommeil le plus profond. Pour y échapper, cette nuit-là, il m’a fallu déployer un effort surhumain…

« Cependant, je me suis sauvé du lit. Et me voilà sur le seuil, en présence de la figure.

« Gloire aux Dieux ! Elle est ressemblante. On peut même dire qu’elle ne saurait l’être davantage. Car la lune, complice de mes désirs et complétant mon art de son artifice, accuse encore la similitude de l’effigie avec celle qu’on appelait « Naïade ». Sa lumière aquatique emplit la cour ; elle en fait un puits de légende où quelque Vérité aurait plongé. La pâle nudité de ma statue s’immerge dans ce demi-jour liquide, et sa nuance blême est devenue la pâleur d’une baigneuse sous la nappe cristalline et froide d’un bassin. Naïs ! Pour le coup, c’est bien Naïs ! Le premier venu dirait son nom, à la vue de cette pierre transfigurée. Et il songerait : « Voici réellement la maîtresse de Phidias, Naïs la ballerine, qui sait danser comme nagent les Néréides ».

« Naïs !… Hélas ! Naïs… Elle n’est plus qu’un peu de cendre dans une urne.

« Les gens n’ont pas connu sa fin, ou bien ils l’ont oubliée. Nul ne disparaît aussi furtivement qu’une petite ballerine. On croit que Naïs nage encore sa danse, ailleurs. On se la figure peut-être en bonne fortune. Et si quelqu’un suppose, en un logis fermé, quelque amant ombrageux regardant, sombre et seul, ondoyer le beau corps aux souplesses sirénéennes, — il ne se doute pas que c’est Ploutôn.

« Elle est morte. Et ma statue est seulement l’image de sa pensée en moi.

« Ah ! Dire que j’ai dû me tourner vers moi-même pour la dessiner ! Jadis, n’est-il pas vrai, j’avais mieux à faire d’une pareille splendeur que d’en imiter le contour ! Mais j’employais ma vie à l’admirer ; et j’ai tant et tant contemplé Naïs, que je la vois aujourd’hui dans les plus épaisses ténèbres. Aussi, mes mains, qui ont pétri sa chair, ont-elles caressé l’argile à sa ressemblance, puis donné la lèvre et la prunelle au roc aveugle et taciturne… Cette bouche possède un écho de la voix étouffée, ces yeux ont un reflet des regards éteints… Naïs ! Oh ! peux-tu me voir ? peux-tu me le dire ?…

« Mais voilà : c’est un caillou au clair de la lune, et rien de plus. C’est une chose inachevée, à finir au plus tôt.

« Alors, saisissant le maillet et le ciseau, je risque ma tâche aux clartés de la nuit, presque diurne à force d’être enlunée. Et vibre mon fer, et tinte le marbre ! Gonfle ma gorge, ô douleur ! Et toi, ma solitude, gémis vers les Dieux !