«  — Les Dieux ! Sont-ils assez cruels ! Pourquoi ne manifester leur toute-puissance que par des sévices ? Pourquoi les seuls Dieux de bonté sont-ils ceux de la Fable ou de la Comédie ? Ah ! nous voyons, chaque jour, Hékate et Kronos exercer leurs ravages ! L’une emporte nos amis, quand l’autre est fatigué de les vieillir ; et tous deux vont de la même fuite prodigieuse qui les fait à la fois s’évanouir et demeurer. Car la Mort et le Temps sont des passants éternels, et coulent sur le lit du monde à la façon des rivières : ils arrivent constamment, ils partent sans cesse, et pourtant ils sont toujours là ; et ce sont des fleuves empoisonnés !

« O Dieux ! Voici les plus certains de vos exploits : dissoudre la jeunesse peu à peu, et fondre, d’un seul coup, la vie… Composez-vous votre immortalité de toutes nos enfances dérobées, de tous nos souffles ravis ? Je n’en sais rien ; mais vous volez à l’homme ses biens les meilleurs, et vous ne les rendez jamais, — que dans la bouche des vieilles femmes ou sur le théâtre.

« Serait-ce que je me trompe ? Rencontre-t-on parfois un nouveau Philémon près d’une autre Beaucis ?… Où est la Piscine de Jouvence ?… Y a-t-il, pour chercher son Eurydice, un véritable Orphée qui soit descendu dans le Hadès ? Et depuis la fictive Alkestis, ô Dieux ! combien de morts en sont-ils remontés ?

« Des contes ! ma pauvre Naïs. Des contes ! Récits d’aïeule ou tirade d’histrion ! Oï ! Oï ! Rien ne peut t’arracher au cortège de Perséphonè ! On ne traverse pas le Styx deux fois, sinon dans les histoires ; et elles ne sont que flagorneries à l’adresse des Olympiens !

« S’ils voulaient, cependant ! De quelles exceptions magnifiques ils pourraient fausser notre laide harmonie ! Comme ils dérogeraient superbement à leurs propres lois ! Car ils existent, à n’en pas douter : Dzeus, parce que son orage tonne et foudroie ; Phœbé, dont la torche m’éclaire en cet instant ; Éros, puisque je t’aime, ô Naïs ! et Phoïbos, de qui l’ascension prochaine va refouler la nuit dans les grottes et dans les catacombes…

« Phoïbos-Apollôn… Il est le beau Dieu Musagète, soutien des arts et protecteur des statuaires… C’est lui que je devrais invoquer dans mon infortune… Mais à quoi bon ? Il n’a jamais fait de miracle. En ferait-il pour moi ? Quelle sottise !

« S’il voulait, cependant !…

« Iô païan ! Iô, Phoïbos ! Iô, Apollôn !… Hélios ! Hélios ! Moyeu de flamme aux rais de feu ! O Tournant ! ô Resplendissant ! Je t’implore !

« O astre-phénix ! Les aurores innombrables sont faites de tes résurrections, et toutefois ce n’est pas le Dieu des renaissances que je supplie en ta divinité. Non, je ne t’adjure pas de renouer ce qui est dénoué, de rallumer la cendre, de faire revivre Naïs la ballerine…

« Mais, ô toi Fécond ! Roi des germinations et des enfantements ! Créateur et Brasier ! Jette dans ma statue l’étincelle de la vie ! Réalise, avec elle et Phidias, le mythe de Pygmalion et de son amante ! Qu’elle soit une deuxième Galathée, en devenant une seconde Naïs toute pareille à la première !