« Et, ô Resplendissant ! ô Tournant ! je t’élèverai sur l’Acropole une statue d’ivoire et d’or, à toi, jardinier du monde, qui l’arroses de chaleur et de lumière ! A toi, Phoïbos ! Apollôn ! »
« Tels sont à peu près les mots que j’ai dits, mes enfants. Encore ne me suis-je pas souvenu si je les avais criés, ou murmurés, ou seulement pensés, tant le désespoir me bouleversait les idées. J’étais aussi très las de mes journées de labeur et de mes nuits agitées ; la fatigue et le sommeil m’accablaient à mon insu. J’avais parlé comme je travaillais : en somnambule.
« Or, ayant formulé cette prière extravagante sans même interrompre ma besogne, je la poursuis. Et tandis que, d’un ciseau méticuleux, j’adoucis le front de Naïs, — Oh ! Oh ! Iô, les Dieux ! Et iô, le Cytharède ! — un flux rose et chaud l’envahit par degrés !… Fou de joie, mais redoublant d’ardeur, je le vois, du coin de l’œil, descendre sur le visage, gagner le nez, la bouche, et s’aviver en se répandant… Vite ! vite ! ne perdons pas de temps ! Il s’agit de devancer la tâche divine ; dépêche-toi, Phidias ! Termine ton œuvre ! Si la vivante allait n’être qu’une imperfection ! Vite ! Il ne reste plus que la gorge à polir ; vite !… Et je me hâte.
« Le menton se colore et s’échauffe… et c’est la poitrine… et c’est le globe délicat où je promène plus timidement le fil aiguisé de l’outil. Enfin, jusqu’aux pieds, le bloc est teinté de vie. Et soudain, commence une autre phase du prodige : le buste et le ventre sont parcourus de frissons voluptueux. Mon ciseau flatte un sein qui tremble… Le voilà tout ému. Les veines du marbre sont les veines de sa chair. On devine, sous la peau, le tumulte du sang. Je crains de le faire couler. Le ciseau me paraît un glaive, et j’ose à peine l’appuyer… Mais, à leur tour, voilà que les jambes frissonnent… Encore un instant, et la métamorphose sera consommée. Le portrait s’efface derrière l’original. C’est presque une femme, à présent. Naïs revient dans sa copie ; Naïs est en chemin à travers le marbre ! Elle arrive…
« Et déjà sa présence imminente m’est redevenue familière. Encore absente, il me semble ne l’avoir jamais quittée. Lorsqu’elle va, tout à l’heure, descendre du socle et parler, sa démarche ne surprendra pas mes yeux, ni sa voix mes oreilles. Que fera-t-elle ? Que dira-t-elle ? je le sais d’avance. Elle ira revêtir sa robe d’hyacinthe, qui dore un peu plus ses cheveux dorés et fleurit encore sa joue en fleur ; et, la main sur la porte, elle dira tranquillement :
« — Je sors, mon petit chevreau. Je vais à Phalère, chez Xanthô. »
« Ou bien :
« — Ma sœur et moi, nous allons embrasser notre mère. »
« Ah ! la menteuse ! Je les connais, ses sorties, pour les avoir épiées ! Elle ignore jusqu’à l’impasse où loge Xanthô ! et sa mère la recevrait à coups de bâton ! Non, non : chaque fois qu’elle s’esquive, elle court au même endroit, et c’est au bouge de Gnathon ! Chacune de ses fugues est une escapade chez le hideux bossu… (Et l’on rapporte qu’il use des femmes avec d’ingénieuses brutalités !…) Elle ira sans tarder, mort d’Héraklès ! consoler ce monstre d’une aussi longue séparation ! Elle ira tout de suite… A moins, cependant… Quelqu’un m’a dit l’avoir surprise en compagnie de Lesbia. Je ne l’ai pas cru. Mais il y a de méchantes langues pour insinuer qu’elle s’obstine à visiter encore Aïthiops, le belluaire d’Afrique… Ha ! Ha ! Elle se précipitera aujourd’hui même ici ou là, près d’un amant ou près d’un autre !… Aujourd’hui ?
« A l’instant même ! C’est maintenant ! C’est maintenant ! Les frissons se multiplient sur son être ; ce sont de grands spasmes qui se propagent comme les lames du golfe ; et si rapides sont les progrès du miracle, que j’hésite à lever les yeux… Ils verraient luire ceux de Naïs, pleins de luxure et de fourberie… Comme je les avais oubliés, ces yeux !… Mais, entre mes doigts, le ciseau tremble, et le sein soulevé me paraît trahir les battements du cœur… Tu respires, Naïs ! Et moi, je vais donc reprendre mon existence de jaloux berné, retrouver ton sarcasme, nos querelles et mes brusques envies de t’assassiner quand tu partiras vers l’amour !… Elle bouge ! Elle va descendre !… Ah ! Bourreau ! Femelle ! Chienne ! Bête vicieuse ! Tu n’iras pas ! Tu n’iras plus jamais !… Han !…