En ce temps-là, les hommes ayant oublié le Seigneur, ils adorèrent les puissances inexpliquées. Et surtout les astres. Et parmi les astres, surtout le soleil et la lune.

Et malgré l’objurgation de Iahveh, que nul n’entendait plus, ils leur construisirent des temples nombreux et magnifiques, où, afin de rendre plus accessible le commerce des nouvelles divinités, on les représenta sous forme de garçons et de filles. Si bien qu’Elohim ayant créé l’homme à son image, les faux dieux ressemblaient au Véritable.

Ainsi, la lune, femelle du soleil, eut pour effigie une statue de jeune femme.

Et parmi la multitude des peuples, chacun lui donna dans son langage autant de noms qu’il lui supposait d’empires. Sous des titres divers et sous d’autres parures, elle fut partout déesse des vierges, protectrice des accouchées, gardienne des vaisseaux sur l’océan nocturne, et patronne de ceux qui poursuivent les animaux pour les tuer. Les petites Romaines l’appelaient Diane, en bouclant leur ceinture ; et les adolescentes carthaginoises, en regardant la chaîne de leurs pieds, lui disaient : Tanit. Au fond des lourds palais de Thèbes Hécatompyle, les cris aigus des Pharaones en gésine invoquaient Isis. On entendait, la nuit, sur les galères de Tyr, monter vers Astarté l’hymne des équipages…

Aktéon, étant Grec et chasseur, vénérait la lune sous le nom d’Artémis.

Mais ce prince était le jouet d’une imagination exaltée qui lui faisait voir toute chose comme étant merveilleuse. Crédule aux nourrices bavardes, il croyait que son père, le roi Aristeus, l’avait engendré de la nymphe Cyrénè, et non de sa royale épouse. Il croyait que son aïeul, Kadmos le Béotien, avait récolté des guerriers, pour avoir semé les dents d’un dragon. Et telle était son erreur, que Chiron, son vieux maître, ayant succombé, on lui persuada sans peine — et fort stupidement — qu’il avait été centaure de son vivant.

Aussi, quand ce visionnaire aperçut les dieux modelés en imitation d’hommes et de femmes, rien ne l’empêcha de s’imaginer que ces simulacres étaient leurs véridiques ressemblances, et qu’ils peuplaient réellement la terre, à l’exemple des mortels. Dès lors, Aktéon reconnut dans la voie des chevreuils la trace des satyres, et devina des gestes de dryades aux attitudes souples des arbres balancés.

Tout le panthéon des païens se montra de la sorte à ses yeux complaisants. Il vit tous les dieux : qui derrière la foudre, dans le profil olympien de quelque nuage ; qui sous l’aspect humain d’une vague tordue, à la barbe d’écume. Il les vit — ou crut les voir — tous, hormis la chasseresse Artémis, couronnée d’un croissant et chaussée d’endromides. Car il avait appris de son siècle égaré la pudeur prétendue de la déesse illusoire, et qu’elle se dérobait, avec ses nymphes, aux regards libertins des hommes.

Or, malgré les sourdes remontrances d’Elohim, effrayé d’une aberration si funeste, Aktéon résolut de surprendre la vierge mystérieuse ; et, passant ses journées et parfois ses nuits à la chasse, il ne guetta plus seulement les bêtes féroces, et chercha rencontre moins brutale que celle des porcs sauvages et des loups-cerviers.

Un soir, il regagnait la cité. L’épieu ou l’arc à l’épaule, des amis lui faisaient escorte. On portait devant eux, sur des litières de branchages, un ours et trois sangliers morts ; et les chiens, étant fatigués, allaient à leur guise, libres de colliers, sans être maintenus par les serviteurs. La troupe et la meute marchaient lentement et suivaient le fond d’une gorge boisée, au long d’un ruisseau.