La première stupeur étant dissipée, le plus sage s’écria qu’il fallait arrêter les chiens. Et tous, envisageant l’épouvantable fin dont le cerf Aktéon se trouvait menacé, fondirent dans les halliers, avec de grandes clameurs terribles.
Par malheur, ils avaient perdu, à être stupéfaits, des minutes inestimables ; et bientôt, tout au bout de la distance, un cruel hourvari des chiens leur annonça la curée. Désormais impuissants, hors d’haleine et saisis d’effroi, ils s’arrêtèrent au bruit de l’horrible scène. Les uns se laissèrent tomber, de désespoir ; d’autres, sous le coup de la terreur, faisaient des grimaces d’ivrogne, et titubaient ; il y en avait un qui pleurait, à genoux, en frappant la terre d’un poing rythmé ; celui-ci se mit à hurler, pour couvrir la rumeur de l’assassinat ; et celui-là se bouchait les oreilles, à deux mains convulsées.
Puis, quand les chiens revinrent, du sang aux babines et du poil aux crocs, ils les abattirent à coups de flèches.
La lune éclaira leur retour. Ils ont prétendu qu’elle était toute rouge.
Or, si vraiment la reine des nuits se teinta de pourpre, ce fut certes sous l’influence de quelque phénomène astronomique, et non par l’effet de la pudeur offensée ou de l’indignation, et encore moins à cause du sang d’Aktéon. Artémis, vaine chimère des esprits corrompus, était fort innocente de l’aventure, — et d’ailleurs, le prince vivait toujours.
Iahveh, qui mène tout, avait dirigé tout ceci. Dans sa tristesse de voir Aktéon, parvenu au comble de sa folie, donner le plus nuisible spectacle et le modèle le plus contagieux, c’est lui qui, pour le châtier, l’avait mué en daguet bondissant. Mais les chiens ayant lancé, Dieu fit un signe, et ils prirent le change sur une autre victime, dont le carnage ensanglanta leur gueule.
Car l’Éternel gardait le cerf Aktéon pour des visées moins courtes et pour des fins plus hautes.
Celui-ci, resté seul dans la double nuit de l’heure et de la forêt, entendit une voix confuse qui lui sembla venir de lui-même. Et c’était proprement celle d’Elohim :
— Tu vivras de la vie d’une bête, — disait-elle en substance, — jusqu’à la chute des faux dieux, tant que la païenne Artémis sera patronne des chasseurs.