Cependant Aktéon ne comprenait qu’à demi, n’ayant jamais ouï parler de Iahveh, sinon comme de l’idole d’une tribu lointaine. Et puis, l’aurait-il connu davantage, que cette habitude d’Elohim — de toujours s’exprimer à l’intérieur des consciences et sans se nommer — l’eût dérouté quand même. Il prit l’allocution du Seigneur pour une harangue de son âme, et s’étonna seulement qu’elle discourût si peu net et si hors de propos.

Néanmoins, les Paroles avaient laissé en lui leur écho inextinguible ; et, à tous les instants de son existence animale, il sentit désormais quelque chose de grand et d’inconnu peser sur sa destinée.


Elle fut lente à s’accomplir.

Rien, d’abord, ne distingua le cerf Aktéon des autres cerfs solitaires. Ceux-ci ne brament point aux soleils couchants printaniers, et la harde gracieuse des biches et des faons ne les suit jamais. Les jours d’Aktéon furent monotones. Il broutait l’herbe, mangeait la feuille, et, se désaltérant aux sources miroirs, y mesurait la croissance de ses bois. Leur ramure tombait et repoussait chaque année, et chaque année il frottait contre les écorces la mousse de ses nouveaux andouillers.

Après avoir été le prompt daguet, il fut le dix-cors puissant, devint très vieux et vit pâlir sa robe.

Il atteignit l’âge où meurent les cerfs, et le dépassa. Nulle raideur n’engourdit ses jarrets ; l’œil demeura perçant, l’oreille infaillible. Il portait, d’un front insoucieux et léger, son diadème bifurqué ; et pourtant, chaque hiver, celui-ci s’alourdissait d’une branche, — et cela n’était jamais arrivé. Des bûcherons, l’ayant aperçu, racontèrent l’apparition d’un cerf gigantesque, tout blanc et triplement dix-cors. Mais leur récit enflamma de convoitise les chasseurs de la contrée. On organisa des battues. Aktéon s’exila et recommença plus loin la même vie.

Il atteignit l’âge où meurent les hommes, et le dépassa. Mais toujours sa présence extraordinaire était dénoncée, et toujours il lui fallait se remettre à fuir devant les générations de l’humanité.

Toutes les forêts abritèrent sa déroute et ses relâches. Certaines sont percées d’avenues et semblent des parcs, le soleil s’y joue dans les feuilles ; il leur préférait les immenses voûtes d’arbres, où la fraîcheur est souterraine, tant il y fait calme et ténébreux. Aktéon respira leurs arômes différents, de jardins ou de cavernes. Il frotta ses bois moussus à tous les troncs ; et parfois, revenu, au hasard des randonnées, à certaine futaie jadis familière, il saluait en de vieux rouvres centenaires les chênes qu’il avait connus baliveaux. Aktéon méprisait la charge des siècles.

Il atteignit l’âge où meurent les arbres, et le dépassa. Là-bas, en Grèce, les arrière-petits-fils de ses neveux étaient des vieillards. Là-bas, très loin. Ceux qui le poursuivaient maintenant parlaient des langues inouïes et se vêtaient de costumes baroques. Tout, des nations, se modifiait au cours de ses voyages perpétuels ; et il ne savait pas si c’était à cause du temps passé ou de l’espace couvert.