Car il fuyait toujours, et parcourut le monde, avec, derrière lui, le pas des hommes ou le galop des chevaux, l’aboi du molosse ou le jappement du mâtin. On sonnait, à ses trousses, dans des cornes de buffle, des olifants d’ivoire ou des trompes de cuivre. La fanfare était un beuglement ou une musique. Il entendit siffler le javelot, le trait des arcs, puis le carreau des arbalètes. Les appels des veneurs changeaient, suivant l’époque et le pays ; les uns ressemblaient à des cris de guerre, d’autres tenaient du rugissement. On lui tendit des embûches. Il tomba dans le fond des chausse-trapes et déclencha le ressort des pièges. L’affût des braconniers le surprit. Mais il échappait sans blessure aux plus grands périls, laissant pour tout butin à ses ennemis déçus, aujourd’hui sur le sable et demain dans la neige, l’empreinte énorme de son pied surnaturel.
Car Dieu le conservait pour d’autres fortunes.
Aktéon le saisissait plus clairement de jour en jour, d’année en année, de siècle en siècle. Qu’il fût au repos sous une arcade de feuillages, ou qu’il traversât quelque large estuaire, haletant et les chiens aux flancs, les Paroles d’autrefois obsédaient sans répit sa rêverie ou sa panique : « Tu vivras de la vie d’une bête jusqu’à la chute des faux dieux, tant que la païenne Artémis… » Ah ! Artémis ! le prince n’y croyait plus guère ! et il comprit que tout arriverait selon la prophétie, puisqu’elle s’était déjà réalisée aux deux tiers, et qu’ayant vécu de la vie d’une bête, il avait dépassé l’âge où, sans doute, meurent les dieux.
Alors, après avoir ainsi deviné l’agonie de la déesse, Aktéon se mit à épier les hommes qu’il pouvait approcher, afin de démêler dans leurs actes l’indice de l’abjuration aux vieilles divinités, le signal aussi de sa délivrance.
Une fois déjà, il en avait suivi. C’étaient des vagabonds qui marchaient vite à travers les broussailles et paraissaient fuyards. Ils ouvraient, dans des faces maigries, des yeux de fièvre, et les levaient au ciel en murmurant des supplications. L’un deux, exténué, baisait avec amour deux brindilles croisées, comme on boit un généreux cordial ; et chaque baiser lui rendait plus de force qu’une gorgée d’hydromel.
Une autre fois, errant à l’aube par une ville abandonnée, Aktéon passa près d’un temple d’Artémis. Le monument tombait en ruines. Il n’en restait debout que la colonnade du péristyle et le fronton, de qui le tympan s’était écroulé. Cela faisait sur l’aurore un grand triangle céleste, où le soleil, comme un œil de gloire, vint regarder. Le prince en fut tout remué, d’autant que, Phœbos étant plus haut dans sa course, un nuage en forme de croix l’éclipsa. Mû par une invincible poussée, Aktéon se tourna vers l’occident : Phœbé, diaphane, y blêmissait, et une palombe, immobile dans son vol, semblait la biffer des cieux. Augures emblématiques.
Plus tard, le cerf blanc découvrit une réunion de cabanes, au milieu d’une clairière. Des croix les surmontaient, et leurs habitants, froqués de bure et ceints de cordes, s’agenouillaient en face d’autres menuiseries parfaitement semblables. Mais on voyait, clouée à celles-ci, la poupée d’un homme couronné de ronces.
Sur la foi de ces épisodes, Aktéon se confirma dans l’idée que la croix dominait le monde. Cependant, il demeura surpris que cela fût en qualité de gibet, et non comme un symbole de la géométrie éternelle et universelle, ainsi que tout d’abord il s’était plu à le croire. Du reste, peu lui importait : ces choses étaient visiblement liées aux Paroles ; donc, les temps venaient. Et il rendit grâce à la nouvelle religion, et il bénit la croix ; car il était excédé, pour avoir trop vénéré le croissant, de toujours fuir devant les chasses.
Il en vint une qui fut acharnée, et dura trois jours et trois nuits. Son passage fit le bacchanal d’un typhon. Jamais la bête enchantée n’avait été harcelée par une horde aussi tenace de chasseurs et de chiens. On aurait cru des belluaires avec des fauves. Leur vitesse égalait sa rapidité, leur astuce déjouait ses ruses. Il eut beau se mêler à des hardes et frapper ses pareils, pour les obliger à prendre sa place de martyr ; il eut beau croiser ses voies et marcher dans les ruisselets, afin de mettre ses tourmenteurs en défaut : — le vacarme féroce se rapprocha peu à peu.