— Parbleu ! Il est toujours de l’autre côté de la terre. Lui et l’appareil jouent à cache-cache, en quelque sorte. Midi réchauffe nos antipodes fugitifs, puisque nous formons le centre des ténèbres en marche (simulée) autour du globe. Archibald, nous aurons passé un jour de lumière, et vécu, par contre, une nuit de trop !… Plus tard, quand la découverte sera mise en exploitation, lorsque chacun possédera son aérofixe, on fera surtout des tournées diurnes, — c’est probable ; et les ennemis de l’obscurité pourront vivre au milieu d’un jour éternel, en face d’interminables crépuscules, ou baignés dans l’éclat d’une aurore sans fin. Voyez le ciel au fond du périscope : la coupole de l’un se reflète immuablement sur la calotte de l’autre, rien ne bouge, — que la lune. Les constellations n’avancent plus à nos regards. On dirait que la pendule céleste s’est arrêtée.
— Il y en a une qui marche toujours admirablement, — répliquai-je. — Elle est dans mon estomac, et tinte à coups redoublés l’heure nutritive… Je n’ai pas dîné, ma sœur…
Nous dînâmes.
Vous avez pu vous rendre compte, messieurs, par la manifestation de ma faim, que le moral de votre serviteur s’était raffermi tant soit peu. Il le fut bien davantage après le repas. Lesté d’excellentes conserves et d’un plein verre de brandy, je ne me trouvai pas plus gêné dans cette lame étroite que dans le couloir d’un sleeping. Seule, une courbature générale témoignait de la tension nerveuse éprouvée tout à l’heure, et dont c’était la réaction.
Mais, au sein de la pénombre tiède, une bienheureuse digestion m’alourdit les paupières. Elles se fermaient, à la berceuse monotone de l’air sifflant et des gyroscopes ronflant. Comme dans un brouillard auditif, j’entendis vaguement l’horloge sonner, Ethel bourdonner que nous étions au quart du voyage… Et le sommeil me gagna tout à fait.
— Hé ! hé ! pas de ça, mon frère ! Vous dormez, je crois. Allons ! allons ! Je puis avoir besoin de vous d’un instant à l’autre. Il faut veiller. Il faut être vigilant.
— Humph !…
— Pensez, — me dit-elle, — à ce Japon délicieux que nous traversons !
— Au diable votre Japon ! — ripostai-je, — il y fait noir comme s’il avait neigé de la suie !