— Inutile.
— C’est, du reste, un problème d’école primaire : Étant donné un train, etc…
— Mais, saperlotte ! — s’écria Gaétan, — avec vot’facilité d’compréhension, qui n’me paraît pas ordinaire, il n’est pas possible que vous n’puissiez pas nous donner quelques tuyaux sur l’Aérofixe… Les accumulateurs légers, par exemple ?…
— J’ai dit tout ce que je sais, — répondit Clarke, — et si je vous l’ai confié (sous le sceau du secret) c’est que vous m’avez tiré de l’eau, et que votre insistance à connaître mon histoire demandait satisfaction. Encore une fois, les parties vives du moteur, ses organes intéressants, m’étaient cachés. Nulle circonstance ne m’a permis de les entrevoir ni de les supposer. Peut-être, de certaines remarques faites dans la cabine, un savant, un ingénieur eût-il déduit le contenu des chambres closes et la combinaison particulière des gyroscopes… J’en suis, pour ma part, incapable ; et la leçon, volontairement succincte, de ma pauvre sœur, je ne l’ai bien saisie qu’en raison même de sa simplicité et parce que je possède, — comme tout le monde en notre siècle de sports, — les éléments de la mécanique. Si j’ai retenu quelques chiffres avec assez d’aisance et de certitude, n’allez pas en charger ma science, qui est nulle, et veuillez l’attribuer à mon état de comptable, dont j’ai hâte de retrouver l’exercice avec ses joies casanières, mais ponctuelles.
Ayant dit ces sages paroles, M. Clarke se tut derechef. Et malgré nos instances, il ne voulut jamais revenir sur l’étonnante sortie de l’Aérofixe, prétendant qu’elle lui rappelait de fâcheuses situations.
Jusqu’à notre arrivée au Havre, où M. Clarke prit congé de nous, il faut bien reconnaître qu’il garda le silence le plus farouche, non seulement à propos du voyage immobile, mais encore sur tous les autres sujets. Nous eûmes beaucoup de peine à lui arracher quelques détails concernant Trenton, l’industrie des câbles et sa chère maison Roebling Brothers. Encore ne s’adressait-il qu’à moi. Gaétan lui déplaisait, la chose était visible ; et, tant que la fatalité l’obligea de fréquenter son hôte, M. Clarke fit montre envers lui d’une gratitude polie, mais remarquablement laconique.
Dès que l’Océanide eut rangé le quai de débarquement, M. Clarke, ayant refusé les subsides que Gaétan s’offrait à lui prêter pour rejoindre sa patrie, nous salua d’une courbette et franchit la passerelle en courant.
Le résultat de son départ fut — naturellement — de mettre M. Clarke au rang des souvenirs, des idées. Un absent n’est plus qu’une pensée ; et, comme tel, son être, simplifié, schématisé, essentiel, nous apparaît avec ses caractéristiques violemment ressorties, à la façon d’un personnage de théâtre. Les morts et les voyageurs, il semble qu’on les regarde de très loin ; de leurs nuances et de leurs formes, on ne voit qu’une seule couleur, dominante et qu’une silhouette, souvent caricaturale. M. Clarke revêtit dans notre mémoire l’aspect d’un fantoche extraordinaire. L’excentricité du bonhomme nous creva les yeux, comme on dit. Maintenant, qu’il n’était plus là, témoin palpable de la merveilleuse aventure, son récit nous semblait un rêve, et lui-même une hallucination.
Je proposai — un peu tard — une enquête à bord. On y procéda. Elle fut menée sans beaucoup de méthode, et n’aboutit qu’à exaspérer notre curiosité. L’unique enseignement qu’elle nous procura était relatif aux pourboires. Avant de partir, M. Clarke en avait distribué à l’équipage et à la domesticité : — ils étaient magnifiques… Ce caissier gaspillant tout le contenu de son porte-monnaie en largesses de nabab, cela constituait déjà nous ne savions quelle charge contre lui. Mais ce n’est pas tout ! ces gratifications, il les avait payées, — lui, Américain venu tout droit de Pensylvanie, — il les avait payées en billets de banque et en louis de France !…