Bouvancourt tressaillit, et me regarda. Puis, d’un pas résolu marchant sur le miroir, il s’y enfonça tout entier, avec un léger bruit de papier froissé. Un remous fit danser la déformation des images. Quand il se fut apaisé, je vis l’homme violet de l’autre côté de la glace. Il me toisait et riait sans bruit, confortablement installé dans le reflet du fauteuil.

Sous mon doigt, le produit de Saint-Gobain sonna, impassible et rigide.


Au milieu du cabinet réfléchi, Bouvancourt agita les lèvres. Mais nulle parole ne me parvint. Alors, il passa la tête à travers la cloison bizarre qui nous séparait, bouleversant ainsi de nouveau la vision.

— Quel drôle de lieu ! — me dit-il. — Je n’y entends pas ma propre voix…

— Je ne l’ai pas distinguée non plus. Mais ne pourriez-vous choisir un autre moyen de communiquer ? Vos immersions et vos émersions m’empêchent de voir, pendant quelque temps.

— Elles me l’interdisent aussi : je vous aperçois dans le cabinet comme vous me voyez dans son reflet, avec cette différence que moi, je suis en compagnie de votre image.

Sa tête replongea dans le monde extraordinaire. Il s’y promena sans gêne apparente, toucha des objets, les palpa. Comme il déplaçait un flacon sur une étagère, un tintement me fit tourner les yeux vers la chambre véritable, et je vis le vrai flacon se promener en l’air, un instant, et se reposer de lui-même sur l’étagère. Bouvancourt provoqua ainsi, dans le cabinet réel, plusieurs mouvements symétriques de ceux qu’il imprimait dans le cabinet apparent. Quand il passait près de mon sosie, il prenait soin de le contourner. Une fois, à dessein, il le poussa légèrement, et je me sentis écarté par un invisible personnage.

Après quelques pratiques de ce genre, Bouvancourt s’arrêta près du tableau noir reflété. Il sembla chercher quelque chose à sa droite, se frappa le front, et découvrit, à sa gauche, l’éponge. Puis, ayant effacé les équations et les formules, il traça, d’une craie alerte, ses impressions. Il écrivait en gros caractères, afin que je pusse les lire facilement du seuil de cette chambre mirée qui m’était interdite. Souvent, il quittait l’ardoise, hasardait une exploration, vérifiait tel doute, éprouvait telle conjecture, puis se remettait à écrire le résultat de l’expérience. Alors, derrière moi, la craie réelle, avec un bruit de télégraphe, martelait l’ardoise véritable, y déroulant de droite à gauche, en lettres inversées, un grimoire indéchiffrable.

Bouvancourt nota le compte-rendu suivant. Je le copiai sur mon carnet, car la dimension des bulletins couvrait vite le tableau et nécessitait de fréquents effaçages.