Je suis dans un pays singulier. On y respire sans peine. — Où peut-il être situé ? Nous y méditerons plus tard. Maintenant, il convient d’observer.
Tous ces doubles de la réalité sont flasques au suprême degré : inconsistants, presque.
La pièce où je me trouve se termine subitement où finit le champ visuel du miroir. De mon côté, le mur contre lequel s’appuie la glace est un pan ténébreux, percé d’un rectangle de jour… un pan ténébreux et imperméable… Cela est angoissant à regarder… plus encore à toucher. Cela n’est ni rugueux, ni dur, ni chaud, mais impénétrable, simplement ; je ne sais comment l’exprimer.
Si j’ouvre la fenêtre, la même nuit opaque s’étend de chaque côté du paysage réfléchi. C’est elle aussi qui constitue le revers non reflété des images et le dos de votre copie, docteur ! Votre fantôme est divisé en deux zones : celle qui regarde la glace est semblable à l’une de vos moitiés, l’autre est une silhouette composée de cette obscurité effrayante. La ligne qui les partage est fort précise, et, quand vous pivotez sur vous-même, cette ligne reste immobile, comme si, la nuit, devant un foyer lumineux, vous tourniez, toujours mi-clair et mi-sombre.
L’ammoniaque ne sent rien.
Les liquides n’ont plus de saveur.
La machine de Ramsden décoche, vers la bouteille de Leyde, des apparences d’étincelles, sans énergie.
Nous en étions là de notre correspondance, lorsque je voulus transmettre à Bouvancourt mes incertitudes de ce qui se passerait dans des miroirs inclinés, ou plafonnants, ou bien encore placés à terre, et mon avis que des épreuves sur la pesanteur s’imposaient dans ces diverses conjonctures et même dans le cas présent. A cette fin, je m’en fus éponger l’ardoise. Cela prit quelques secondes. Je commençais à rédiger ma proposition, quand la craie sauta violemment de ma main, et, en majuscules malhabiles, tremblées, de gauche à droite, normalement — indice que le savant écrivait, lui, à rebours, et voulait à toute force être compris sans retard — elle traça : AU SECOURS ! En même temps, une forme se dessina près de moi, humaine et brumeuse, tenant le crayon blanc.
Je courus au miroir. Bouvancourt s’y précipitait à ma rencontre. Son front saignait. Il heurta la glace, de tout son élan, à la briser. Un bloc de granit n’aurait pas mieux résisté. Elle était redevenue impénétrable et d’une incompréhensible solidité à l’égard des puissances retenues dans son au-delà. La tête du savant se rougit d’une autre blessure ; et je compris que pendant ma brève absence il avait déjà tenté de s’évader. Le nimbe mauve s’était dissipé, et le malheureux, abandonné par le fluide, — sans doute vital en cette atmosphère inconnue, — donnait des signes croissants d’asphyxie.
A plusieurs reprises, il chargea et vint se cogner et se meurtrir à l’inflexible séparation. Mais le plus épouvantable, ce fut de voir son image reparaître graduellement de mon côté, devenir un second Bouvancourt sanglant, affolé, monstrueux avec sa moitié de ténèbres, et de voir ces deux forcenés, tordant face à face et en silence une bouche de rugissements et d’appels, se jeter constamment mains à mains, front à front, sang à sang, s’entrechoquer et se frapper l’un l’autre, du même geste sauvage et des mêmes coups impuissants.
J’essayai — dans quel but ? par quelle intuition ? — d’entraîner le reflet au laboratoire. Mais, parvenu à la limite du champ visuel de la glace, l’être inconsistant s’y buta, de même qu’à l’obstacle le plus inébranlable. Cette frontière coupait en oblique la porte grande ouverte, et la murait plus solidement qu’un rempart de moellons, pour le spectre du savant. Je le tirai, je le poussai de toute ma vigueur contre cette clôture immatérielle qui se dérobait à ma perception, sans réussir à la lui faire traverser. Il dépendait intimement du vrai corps de Bouvancourt, et celui-là — je l’avais oublié — était prisonnier de la région fabuleuse.
Cependant il fallait agir. Le reflet haletait dans mes bras. Que faire ?… Je l’étendis sur le tapis. Et là-bas, au fond du miroir, Bouvancourt se coucha spontanément, rouge et les yeux fermés.
Je pris une décision. Il y avait, à la cheminée du salon, ces lourds chenets du XVIIIe siècle. J’allai chercher l’un d’eux.
Du premier coup, la glace s’étoila largement. Elle fut bientôt en miettes. La muraille apparut, et le chenet en érafla la pierre épaisse. Je me retournai : — le reflet de Bouvancourt n’était plus là.
Alors, un cri de femme retentit dans le salon. J’y trouvai la bonne, attirée par le vacarme.
— Eh bien ? quoi ? — lui dis-je en entrant.