— Il y a donc, si je ne m’abuse, — continua le physicien, — un instant où les deux photographies sont visibles ensemble sur la toile, et viennent y mêler leurs sujets différents : les mâts d’un navire surgissant, par exemple, au milieu d’un groupe sympathique…
— Eh bien ? — dis-je, — quel rapport…
— Imaginez, — reprit le savant, — que la première vue projetée soit mon portrait, et que la seconde représente une console Louis XV… Il me semble que cela donne assez bien l’idée de mon aventure au moment où vous avez brisé la glace… surtout si l’on a photographié la console dans mon salon et votre serviteur dans son cabinet…
— Cela n’explique rien !
— En effet. Pourtant, d’autre part, tout ce qui nous est arrivé tend, malgré la raison, à justifier le sens de la vue, lequel porte à croire qu’un espace s’enfonce derrière les miroirs…
— Mais, — répliquai-je, — où voulez-vous qu’il se loge, votre espace… comment dire ?… votre espace temporaire ? Dans le cas présent, le cabinet reflété aurait occupé la place du salon !…
— C’est cela, c’est bien cela, — fit le professeur.
— Mais enfin, Bouvancourt, le salon est le salon ! Deux choses au même point, en même temps, c’est fou !
— Hem ! — reprit-il avec une grimace. — Fou !… D’abord, il y a les vues fondantes… Ensuite, nous ne vivons que dans l’espace et dans le temps, et nous ne les connaissons pas. L’immensité, l’éternité, sont inconcevables. Prétendez-vous savoir en détail la partie d’un tout que vous ignorez ? Êtes-vous certain que deux choses peuvent exister en même temps ? Êtes-vous sûr qu’elles ne peuvent pas exister au même endroit, simultanément ?… Après tout, — lança-t-il d’un ton moqueur, — le lieu de mon corps est, à la fois, celui d’un malade et celui d’un électeur de même volume, sans compter les autres personnes…
Je fus soulagé de voir clairement qu’il plaisantait, et la conversation tourna. D’ailleurs, les expériences pouvaient seules nous édifier sur cet événement, si extraordinaire que, parfois, je doutais qu’il se fût déroulé comme j’avais cru l’observer.