A peine convalescent, pâle et boiteux, Bouvancourt entreprit ses recherches. Redoutant les indiscrétions, il congédia Félix, — que je remplaçai tant bien que mal, — et se mit à l’ouvrage.

Disons-le tout de suite : jamais l’espace temporaire, — comme nous l’appelions désormais par opposition à l’espace permanent, — ne se rouvrit. Les cochons d’Inde que notre prudence utilisait, moururent d’affections variées : les uns glabres, les autres rongés d’ulcérations, quelques-uns sans griffes, plusieurs en des crises d’une sorte inconnue ; trois furent foudroyés quand, après bien des déceptions, Bouvancourt voulut reproduire facticement l’éclair du trolley ; l’un fut assommé par le savant qui, rageur, s’obstinait à l’introduire de force dans une glace. Mais aucun n’alla trottiner dans le monde des reflets. Rien ne put engendrer sur eux la fameuse transparence violette.

J’abandonnai la partie. Bouvancourt la continua.

— Vous avez tort, — me dit-il. — J’ai mon idée… Il n’y a pas que les miroirs de verre… Il y a d’autres substances douées du pouvoir réflecteur, et plus perméables…

Pauvre vieux Bouvancourt ! Avec quel acharnement il a poursuivi sa chimère ! Que de fatigues et de témérités ! — Je lui avais prescrit, sous peine de mort, un régime sévère. Loin de le suivre, il s’exposa constamment aux influences terribles qui avaient déjà failli le tuer. Chaque jour, j’ai vu son teint jaunir et sa tête chauve se courber davantage. Les accidents pathologiques reparurent ; il devint hideux, et le savait. Voici peu de temps, il me dit que, le jour de sa découverte, il serait peut-être moins joyeux du triomphe que de n’avoir plus à se pencher sur des miroirs. « Mais, patience ! — ajouta-t-il. — Encore une ou deux semaines, et l’Académie des sciences apprendra du nouveau ! »


Hier, à l’aube, un batelier du canal aperçut des appareils insolites sur le chemin de halage. Transportés au poste de police, ils furent reconnus, par un commissaire sagace, pour des « instruments de chimie ». On se rendit chez Bouvancourt, afin d’obtenir de lui des renseignements plus complets. Là, on apprit qu’il avait disparu depuis la veille au soir.

C’est lui qu’on a repêché… « Il y a d’autres substances plus perméables que le verre et douées du pouvoir réflecteur… »

Certaines gens disent qu’il s’est noyé après s’être électrocuté, par surcroît de précaution. Certaines autres ajoutent finement que « sa bonne n’est peut-être pas étrangère à tout cela ». « Il s’est suicidé, — imprime l’Écho de Pontargis, — souffrant d’une maladie incurable, occasionnée par ses études périlleuses ». Quelqu’un m’a dit dans un charmant sourire : « Eh ! eh ! la lumière froide lui a brûlé la cervelle ! »

Moi seul, je connais la vérité.