Telle n’est pas cependant l’unique raison de ma mort. Si je me supprime, voyez-vous, c’est aussi dans l’espoir de la supprimer du même coup, elle, la chose… vous comprenez ?… — Seulement, voilà : je ne suis pas sûr de la détruire avec moi… Alors, j’ai pensé qu’il valait mieux vous livrer mon secret. Il vous expliquera toutes les étrangetés (s’il s’en produit) et vous empêchera de supposer un meurtre.
Ah ! surtout, surtout, n’accusez personne ! J’ai déjà causé tant de mal ! N’accusez personne, si par hasard ma porte se trouvait défoncée. N’accusez personne, si quelqu’un — quelqu’un de bizarre — tenait compagnie à mes restes. N’accusez personne de rien, même si l’on reconnaît à mon visage l’épouvante d’une agonie surnaturelle, et si mes yeux fous regardent tout grands la porte brisée… Mais non ! pas cela ! Non ! Cela, c’est impossible ! parce que, voyez-vous, à ce moment-là je serai parti ! je me serai sauvé ! Je me tuerai avant cela, voyez-vous, quand je devrais, pour mourir à temps, m’arracher le cœur avec les ongles !…
La pendule marque une heure et demie ; ce sera donc dans trois heures. Mon Dieu ! Plus que trois petites heures ! Et tant de choses, tant de longues choses à dire !
Mais, pour abréger l’histoire et m’éviter la description des personnes en cause, voici, jointes à ma lettre, deux photographies : une assemblée de jeunes gens et un portrait de femme.
Veuillez, je vous prie, examiner la première. Ce n’est pas un bataillon d’aliénés. Elle représente les élèves de l’atelier Montgény, l’architecte, en 1896. On l’a prise un dimanche dans la cour de l’École. Elle est burlesque : chacun y arbore l’attribut de son talent particulier, l’emblème de son habitude caractéristique, ou bien y fait un geste qui les symbolise. Très « quartier latin », comme vous voyez, mais aussi pas très spirituel, — et si triste aujourd’hui !
J’appelle votre attention sur la partie gauche du groupe. Au deuxième rang, le jeune homme à besicles, muni d’une palette et couronné d’un diadème de navets, c’est l’aquarelliste Guillaume Dupont-Lardin, que vous connaissez de nom, sûrement. On lui a mis des navets sur la tête, parce que « navet » et « aquarelle » sont synonymes en argot d’atelier, et que mon brave Guillaume ne rêvait déjà que peinture à l’eau. Sa famille exigeait pourtant qu’il fût architecte ; il avait cédé ; mais il travaillait juste assez pour obtenir ses valeurs, décrocher le diplôme, et s’adonner enfin à la belle carrière de son choix. C’est le meilleur, le seul ami de toute mon existence. Je l’ai connu là, chez Montgény. En 96, il était massier.
A mon tour, maintenant. Moi, je figure, avec deux camarades, la scène d’hypnotisme que vous apercevez au-dessous de Dupont-Lardin. Je ne suis ni le petit pâlot qui est assis, les yeux fermés, ni le gros barbu qui semble l’asperger de passes magnétiques. Je suis le grand noir au nez busqué. Les deux autres, Juliot et Salpêtrier, c’étaient vraiment un médium, vraiment un hypnotiseur, et leur exhibition constituait le principal numéro de nos fêtes. Pour ma part, simple amateur dans ce genre d’exercices, je n’ai jamais été que le second de Salpêtrier. Encore l’étais-je sans ardeur ; et mon maître s’en désespérait, prétendant qu’avec mes regards « plus crochus que mon nez » j’eusse été le premier magnétiseur de l’univers. C’est possible, après tout… Mais l’acte m’a toujours déplu. Ceux qu’on endort battent des paupières si éperdues, leur figure se dépouille tellement de toute expression, que cela me fait peur, comme si on les estropiait…
Passons au deuxième cliché. Celui-là, Monsieur, je vous demande en grâce de le brûler sitôt que vous l’aurez suffisamment considéré. Avez-vous un peu la religion du souvenir et le culte des objets ? alors, je ne doute pas que le tisonnier ne tremble dans votre main, quand vous mêlerez aux poussières d’un foyer la cendre de cette photographie. Je ne m’en suis jamais séparé, depuis que je l’ai volée…
Ah ! Monsieur, si les choses s’usaient sous le regard, si nos larmes savaient dissoudre les images, et nos baisers les effacer, vous n’auriez pas devant vous le portrait de Gilette… Au lieu de cela… elle n’est plus très élégante, ma relique… On dirait qu’il a plu toute la nuit sur elle… Malheureux ! Tu pouvais pleurer, toutes les nuits, sur un portrait ; que voulais-tu de meilleur ? Tu possédais la seule volupté qui ne s’épuise pas d’elle-même, et tu l’as ruinée ! Tu jouissais de l’infatigable Désir, et tu l’as satisfait ! Tu ne savais donc plus d’où viennent les regrets, et les repentirs, et les remords ? Imbécile ! ce sont de vieux désirs pourris, que l’assouvissement a décomposés !
J’ai été stupide et criminel, c’est vrai. Mais aussi, regardez-la ! Et encore, vous n’en percevez que la forme silencieuse et immobile. Vous vous dites : « C’est une jolie fille. Elle a le type scandinave. » Et vous pensez à autre chose. Ah ! si vous saviez !