Quand je l’ai vue pour la première fois, c’était le soir, dans un salon crépusculaire. Tout à coup, il me sembla qu’une lumière s’approchait dans l’ombre. Ce fut comme une reine de vitrail qui venait à moi, si blanche et rose et blonde, avec sa jeune chair toute resplendissante d’un soleil d’aurore au printemps !… Elle me regardait bien franchement, de ses longs yeux étroits, pleins d’une clarté grise… J’étais ébloui… Une voix inattendue me fit sursauter. Je n’avais pas vu Guillaume derrière elle. Je l’entendis prononcer mon nom, puis me dire :

— Voilà ma fiancée.

Alors, Monsieur, je sentis la terre graviter, et les étoiles m’apparurent à travers le plafond. J’étais perdu. Ah ! Gilette ! Gilette !

Ce soir-là, j’aurais dû m’en aller, sans attendre une minute. Mais il m’apparut qu’un départ précipité jetterait une ombre équivoque sur la joie de ces fiançailles. Je me dis que tout le monde ferait des suppositions, et qu’il valait mieux retarder ma fuite jusqu’au lendemain du mariage. — Étaient-ce là des raisonnements sincères ? Je me demande à cette heure si je fus, en restant, un héros ou un lâche.

Quoi qu’il en soit, je suis resté. Et alors ils ont exigé — ah ! les imprudents ! les aveugles ! — ils ont voulu que je bâtisse leur maison ! Guillaume avait acheté un vieil immeuble à démolir, boulevard de Clichy, entre la place Pigalle et la place Blanche, presque à l’angle de celle-ci. C’était leur quartier favori, et c’est là qu’ils désiraient loger, dans un hôtel de ma façon. Vous savez ce que c’est, des fiancés… Ça n’admet pas de résistance… Aussi bien, refuser… Comment ? Pourquoi ? C’eût été me trahir, n’est-ce pas ?… Et puis, tenez, j’en conviens : travailler pour elle, édifier son gîte, lui faire une maison comme on fait une robe, créer le décor de son geste et le paysage de sa beauté, parapher de mon nom le site de sa vie, — je me figurais… enfin, pour ainsi dire, n’était-ce pas la compléter selon mes propres goûts, accoupler sa grâce à mon art, et marier quelque chose d’elle à quelque chose de moi ?… Sornettes ! Balivernes ! Des mots ! Des mots ! presque des calembours ! Soit ! soit !… Pourtant, cette maison, j’y rêvais en amoureux. Je l’aurais voulue non pas un temple pour ma divinité, mais une étreinte autour de ma bien-aimée… Je souhaitais aussi que tout y fût d’accord avec sa splendeur boréale, et que l’habitation devînt en édifice ce qu’elle était en femme, — une sorte d’émanation de son être. La hauteur des chambres devait s’approprier à sa taille, et la dimension des portes s’harmoniser avec sa silhouette passante et momentanée. Il fallait aux murs, derrière elle, des couleurs variées suivant les salles différentes, mais telles, cependant, qu’un peintre subtil eût brossé l’une ou l’autre au fond de son portrait. Je me promis une débauche d’attentions : les poignées des vantaux bomberaient, sous sa main, des rondeurs accueillantes et d’emblée familières ; la posture des meubles serait seyante à ses attitudes, et les fenêtres sembleraient chacune le cadre idéal de ses accoudements.

Ma tâche n’était pas difficile ; car Gilette rayonnait sur toutes choses, et sa présence illuminait son entourage d’on ne sait quelle lumière personnelle, d’où il résultait bizarrement que tout semblait dépendre d’elle et s’embellir de son voisinage ; les gens, les objets avaient l’air de s’effacer devant sa suprématie ; et quand elle était là, le monde tout entier devenait secondaire.

Non, non, ma tâche n’était pas difficile… Peuh ! qu’est-ce que j’ai bâti ! Allez donc voir ! Faites-vous montrer l’hôtel ! On dirait un chalet norvégien, ou danois, ou russe, ou n’importe quoi ! C’est banal et prétentieux. Mes camarades l’ont surnommé « l’isba » ! Ah ! ah ! « l’isba » !… Malheur !… Ah ! nos rêves ! nos rêves !…


Mais le temps passe. Je l’entends, derrière mon dos, se compter à la pendule. Mon heure approche. Et vous ne savez rien encore. Dépêchons.