La construction de l’isba fut pour nous une cause de réunions fréquentes. La critique des plans, l’examen des devis, le choix des détails, puis la surveillance des travaux, multiplièrent nos réunions et provoquèrent entre Gilette et moi une intimité que la collaboration rendait plus étroite. Cela n’était pas pour me guérir. Mon amour s’en aviva jusqu’à devenir une sorte de fièvre insupportable. Quand la maison fut terminée, je m’aperçus qu’il était trop tard pour le combattre, et qu’il ne pourrait plus s’éteindre que dans la mort ou dans la satisfaction. — Par malheur, je ne voulus pas mourir sans avoir tenté la chance.
Alors, j’ai descendu, de bassesse en bassesse, tous les degrés de l’ignominie.
Loin de fuir, comme je l’avais résolu naguère, je rapprochai mon domicile de celui des Dupont-Lardin, et je louai cet appartement, boulevard de Clichy, à deux cents mètres de l’isba vers la place Pigalle. Guillaume et sa femme se réjouirent de ma proximité. Il fut décidé qu’on se verrait tous les jours. Le couvert du « bon architecte » serait mis, soir et matin, dans cette salle qu’il avait construite, sur cette table qu’il avait imaginée.
Ils s’aimaient éperdument… Est-ce que cela n’aurait pas dû me désespérer ? dites ? me rebuter ?… Bah ! Leur tendresse ne fit qu’exaspérer mon désir, en me gorgeant le cœur de jalousie. Au surplus, j’étais persuadé qu’en s’aimant ils se fourvoyaient ; et je me tenais de ces discours absurdes : « La nature ne les a point façonnés l’un pour l’autre. Ils sont dans l’erreur. Ils ont tort de s’aimer. Où donc en prennent-ils le droit, puisque Gilette m’est destinée, à moi seul ? Quel autre corps s’adapterait au mien plus exactement ? Ses bras, j’en suis sûr, ne pourraient se nouer dans le vide sans dessiner le contour de mon torse ; et l’ajustement de nos lèvres doit être le baiser parfait… » Bref, à mon sens, jamais on n’aurait vu d’époux mieux assortis que Gilette avec moi, et nous étions vraiment les deux moitiés d’un même tout. Sottise et banalité, n’est-ce pas ? « Cependant, me disais-je, il faut bien qu’il en soit ainsi ; autrement, est-ce que je souffrirais, à cause d’elle, cette passion presque surhumaine ? » La violence de mon amour est-elle une excuse à ma faute ? Cela se peut. Cela m’est égal. Je vous en laisse juge, Monsieur. Toujours est-il que j’aimais Gilette d’une manière exceptionnelle, unique, à mériter d’être célèbre, comme Léandre aimait Héro, comme Tristan aimait Yseult…, comme chacun, sans doute, aime sa belle amie, depuis que le Seigneur a créé l’homme et qu’il l’a créé mâle et femelle.
Trois heures ! Déjà trois heures qui sonnent derrière moi ! Que les heures tournent vite aujourd’hui ! Je n’ai rien dit encore. On dirait que je recule devant ce qu’il faut dire… Allons !
Pendant plus de deux ans, Monsieur, je fus le parasite des Dupont-Lardin, et je n’eus d’autre souci que de me ménager, avec mon hôtesse, des rencontres en tête à tête. Elles étaient rares, Guillaume travaillant jusqu’à la nuit dans son atelier, et sa femme ayant coutume de s’y tenir à côté de lui. Après cela, ils sortaient ensemble… Vous voyez d’ici tous les stratagèmes qu’il fallait ourdir pour les séparer sans en avoir l’air. Quelles vilenies ! Quelle turpitude !
Il n’y avait qu’un jour par semaine où, à moins d’un hasard, je fusse assuré de trouver seule, durant une couple d’heures, Mme Dupont-Lardin. C’était le mardi, de cinq à sept. Ce jour-là, Guillaume avait accepté de faire un cours d’Histoire de l’Art dans une grande institution de jeunes filles, sur la rive gauche. C’est vous dire que les mardis étaient mes vrais dimanches, et que je profitais régulièrement de cette aubaine pour me rendre à l’isba. Parfois, il n’y avait personne : « Madame était sortie. » Parfois aussi, quelque importun venait troubler pour moi le charme de notre solitude. Mais, la plupart du temps, les choses se passaient à mon gré, car Gilette n’avait aucune raison d’éviter mon approche, par goût elle quittait son home le moins possible, et elle recevait peu de visites en dehors de son jour.
Oui, Monsieur, pendant trente mois, je n’ai vécu réellement que deux heures par semaine, et encore pas toujours. Pendant trente mois, je fus le prétendant ridicule, odieux, mais insoupçonné, de Mme Dupont-Lardin. Elle et Guillaume, absorbés dans leur propre bonheur, ne s’apercevaient de rien. — Oh ! si j’avais clairement distingué l’indifférence de Gilette, peut-être qu’à la fin j’aurais secoué le joug… Mais, à force de désirer qu’elle me fût bienveillante, j’acquis peu à peu la certitude illusoire qu’elle l’était devenue. Et pourtant, je l’atteste à ma honte : en dépit de prévenances et d’assiduités, — qui d’ailleurs ne lui étaient pas suspectes, — jamais un mot ne lui échappa, jamais un mouvement, qui pussent motiver de ma part un aveu. Malgré cela, je fus victime du mirage, comme tant d’autres misérables délaissés. Bientôt, Gilette ne put agir ou parler que je ne l’interprétasse en faveur de ma convoitise. Je traduisais ses moindres gestes en signes de bon augure : un regard furtif devenait un coup d’œil de connivence ; une phrase quelconque dissimulait une allusion ; la simple urbanité se faisait complaisance. — J’étais halluciné, vous dis-je ! — Et, certain jour, une querelle d’amoureux étant survenue entre elle et son mari, je crus ce moment-là propice à mes desseins.