Or, c’était un mardi. Et je pus l’entretenir sans témoin.

Je me déclarai.

Tout d’abord, elle ne saisit pas de quoi il retournait ; puis, quand elle eut compris, elle essaya de me donner le change et feignit de croire à une plaisanterie. Enfin, convaincue de la gravité de mes paroles, Mme Dupont-Lardin laissa voir autant de tristesse que d’ébahissement, et me dit des choses très bonnes et très douces, mais aussi très catégoriques, où je ne pus retenir un seul mot d’espoir.

Le mirage se dissipa ; derrière, il y avait comme une grande nuit. J’écoutais Gilette ainsi qu’on écoute un personnage de délire. Tout de suite, j’avais pris la résolution de me tuer, le soir même, en sortant de l’isba. Je ne pouvais plus vivre sans espérance, voyez-vous… Elle ne savait pas cela ; elle ne lisait rien dans mes yeux ; elle me faisait la leçon, maternellement !… Mon Dieu ! nous étions assis tout près l’un de l’autre, face à face, l’air tranquille… On aurait dit une visite ordinaire. Sa voix était à peine émue. Personne n’aurait deviné qu’elle prononçait ma sentence de mort… Et moi, Monsieur, je la regardais, oh ! je la regardais avec toutes les forces de ma vie. Je la regardais pour la dernière fois. Et vaguement, je l’entendais moraliser et raisonner :

— Mon pauvre ami, ce n’est ni beau, ni bien, ce que vous avez fait. Cependant… tout n’est pas de votre faute… J’aurais dû m’apercevoir… Guillaume aussi… Mais comment pouviez-vous supposer… Oh ! ce n’est pas beau ! ce n’est pas bien !… Vous étiez un peu fou, n’est-il pas vrai ? Mais c’est fini ? Vous êtes raisonnable, à présent ? Oh ! oui, quand j’y songe, il fallait que vous ne fussiez plus vous-même ! Guillaume qui vous admire tant ! que vous aimiez, enfin ! que faisiez-vous de lui dans cette affaire ?… A quoi pensez-vous ? Ne me regardez pas comme cela… Qu’en faisiez-vous, de Guillaume ?

Je répondis à regret, sachant que ma réplique allait l’indigner :

— Guillaume ? Il n’aurait jamais rien su. Rien ne l’aurait donc fait souffrir. Je vous jure (et c’était la vérité, Monsieur !), je vous jure que je donnerais mon sang pour lui épargner… ne fût-ce qu’un léger souci.

— Mais vous êtes effrayant de cynisme et de contradiction ! — reprit Gilette. — De grâce, mon ami, taisez-vous. Je ne vous reconnais plus !… Écoutez : Je ne veux pas de rupture, pas de brouille. Non, Guillaume en aurait trop de chagrin, et peut-être même en concevrait-il des soupçons. Vous trouverez, je l’espère, assez d’énergie pour étouffer… vos désirs, sans vous éloigner d’ici. Oubliez, mon cher, si ce n’est déjà fait. Pour moi, tenez, je ne sais plus ce qui est arrivé. Par ma foi ! rien ne s’est produit. Je ne me souviens pas de votre déclaration ; vous ne vous rappelez pas mes rebuffades ; nous ignorons tous deux que vous avez douté de ma constance. N’est-ce pas la meilleure solution ? Qu’en dites-vous ?

« Allons ! Reprenons notre vie accoutumée, moi sans rancœur et vous sans amertume. — Seulement… si vous recommenciez…, alors, que voulez-vous… Guillaume en serait averti. Vous écouter deux fois ne serait plus vous éconduire et serait indigne de sa femme. Cela, c’est ce que vous pensez vous-même, n’est-ce pas ?

« Eh bien ? Nous oublions ? C’est promis ?… Répondez-moi. »