Ah ! Monsieur, comme j’avais pitié de ses projets ! L’avenir ? L’avenir était pour les autres ; pas pour moi ! Je la regardais ; c’est tout. Je la regardais sans relâche. Elle était l’unique lumière au sein de la grande nuit. Elle ouvrait, sur les miens, ses longs yeux effarouchés, qui semblaient s’élargir et me considéraient avec inquiétude et curiosité… Et je ne les verrais jamais plus ! Jamais plus !
— Voyons ! — reprit-elle. — Vous me faites peur ! Vous ne m’écoutez pas. Est-ce promis ? Jurez ! Donnez-moi vos mains, loyalement, comme si j’étais un homme. Là. Jurez-moi de ne plus me parler de l’histoire d’aujourd’hui. Jurez-moi de vous guérir, de n’être plus ni malheureux, ni… déshonnête. Et, de mon côté, je vous fais le serment…
Monsieur !! Au milieu de sa phrase, elle demeura court !… Oh ! Cela fut extraordinaire ! — Sa voix, depuis un moment, avait baissé, baissé. Elle était devenue grave, sourde et traînante. Pensez à un phonographe à bout de ressort et qui va s’arrêter, c’était cela, pénible et drôle. En même temps, une indifférence de pierre avait gelé son visage (l’air neutre des statues antiques, le zéro de l’expression). Ses paupières, après avoir battu douloureusement, avaient fini par s’immobiliser, par se pétrifier aussi ; elles s’écartaient à outrance et découvraient des yeux trop fixes, au blanc démesuré, pareils à des yeux de verre… Et voilà qu’au milieu de sa phrase ralentie, soudain, Gilette s’était tue. — Je l’avais trop regardée. Elle dormait.
J’avais bien remarqué tout cela dès le début, voyez-vous. Quand ses mains touchèrent les miennes et que ses yeux commencèrent à se laisser prendre, je l’ai bien vu, — oh ! avec effarement ! et ce n’était pas de ma faute ! Non, pas de ma faute ! Ouvrez un manuel d’hypnotisme : qui aurait l’idée saugrenue d’endormir un sujet non consentant ? — C’était un cas exceptionnel, presque miraculeux. J’en fus saisi. Mais j’avais aperçu tout le profit que je pouvais tirer de l’aventure. La grande nuit où s’enfonçait mon âme s’était illuminée d’une aurore brusque et diabolique ; des trompettes nasillardes sonnaient dans mes oreilles. Et, au lieu de libérer les pauvres yeux battants, j’avais resserré sur eux l’étau magnétique de mon regard. Puis, en moi-même, avec insistance, j’avais commandé :
— Dormez !… Dormez !… Dormez !… Dormez !…
Et maintenant elle dormait, Monsieur, assise devant moi, froide et pâle, cataleptique, semblable à son propre marbre.
Et tout son avenir était à ma discrétion.
Mais il fallait agir sans tarder : quelqu’un pouvait entrer à l’improviste, et alors quelle tragi-comédie ! — Rapidement, je cherchai la formule des ordres que Gilette allait recevoir et qui devaient s’imposer nettement à son esprit. Je les voulais courts, précis et complets, prompts à donner, faciles à retenir, et d’abord exempts de toute ambiguïté, incapables de susciter un malentendu par fausse interprétation.
Au bout d’une minute, je crus avoir composé la teneur adéquate, et je m’empressai d’en opérer la suggestion, car la peur me talonnait, — la peur d’être surpris, et puis une autre peur… Je vous l’ai déjà dit : la compagnie des hypnotisés m’effraie. Je répugne à leurs entretiens. Ce sont de mystérieux interlocuteurs. Et l’isolement où je me trouvais, en plein péril, avec une patiente que l’opinion publique eût appelée « victime », redoublait encore mes alarmes.
Je débutai par l’interrogatoire de tradition :