— Mais, avant, monsieur ? Avant ?
— Avant quoi ? Pas avant l’explosion, j’suppose ! — railla mon ami.
L’homme prit un air stupéfait.
— Quelle explosion, monsieur ?
Je pressentis que Gaétan allait se fâcher, et j’intervins encore.
— Mon cher, — lui dis-je tout bas, — laissez-moi causer avec cet individu. Il est sans doute victime d’une sorte d’amnésie assez fréquente à la suite des vives émotions, et peut parfaitement ne rien se rappeler de son accident formidable. Tenez-vous en paix et restez coi.
Puis, m’adressant à l’homme sans mémoire :
— Monsieur, je vais vous exposer tout ce que nous savons au sujet de votre aventure. Cela, j’espère, vous rafraîchira suffisamment le souvenir, pour qu’à votre tour, vous puissiez faire à votre hôte un récit complet de l’événement auquel il doit l’honneur de votre connaissance.
Bien que j’eusse souligné les mots « votre hôte » de la voix et du regard, mon auditeur n’avait pas bronché. Il noua de ses bras ses jambes repliées, appuya son menton sur ses genoux, et attendit la suite de mes éclaircissements. Je poursuivis :
— Vous êtes, mon cher monsieur, sur le yacht à vapeur Océanide, à M. de Vineuse-Paradol ; capitaine : Duval ; port d’attache : Le Havre. Et vous y êtes en sécurité. C’est un beau navire, long de 90 mètres. Il jauge 2.184 tonnes, file ses 15 nœuds, et sa machine fait 5.000 chevaux-vapeur. En sus de l’équipage et du service, soit 95 personnes, nous n’étions à bord, avant votre rencontre, que deux : le patron et moi. C’est peu, le bateau possédant vingt-huit cabines pareilles à la vôtre. Mais la croisière de M. de Vineuse, à cause de sa durée, n’a tenté personne que votre serviteur. Nous revenons de la Havane, où il plaisait à mon ami de choisir, lui-même et sur place, quelques cigares… Donc…, hem… »