J’avais supputé un gros effet d’ébahissement avec le coup des cigares, mentionné comme un détail, négligemment… J’en fus pour mes frais de diction.

« … Donc, monsieur, notre retour s’accomplissait dans la plus heureuse monotonie, lorsque, voilà trois jours, une avarie se produisit aux machines. Il fallut stopper. Nous sommes le 21 août, c’était par conséquent le 18. On entreprit sur-le-champ la réparation de la bielle rompue, et le capitaine voulut profiter de l’arrêt pour consolider son gouvernail. Nous étions en panne par 40° de latitude nord et 37° 23′ 15″ de longitude ouest, non loin des îles Açores, à 1.290 milles de la côte portugaise, 1.787 de la côte américaine ; aux deux tiers de la traversée. Et, de fait, monsieur, nous n’en sommes repartis que ce matin, à l’aube.

« Le 18, l’air était calme, la mer d’huile. Aucune brise. Nul courant. Rien ne bougeait. Un voilier, toute sa toile dehors, n’eût pas fait une brasse en douze heures ; et l’Océanide, livrée au caprice des éléments, restait parfaitement immobile. Cet épisode n’avait rien de gai. Cependant, sur l’affirmation du capitaine que les travaux seraient menés rondement, nous prîmes la chose sans trop d’ennui ; et, en raison de l’extrême chaleur — que le vent de la marche ne tempérait plus — nous résolûmes de dormir pendant le jour et de passer les nuits sur le pont. Le déjeuner y serait servi à huit heures du soir et le dîner à quatre heures du matin.

« Or, avant-hier, vendredi 19, entre ces deux repas nocturnes, nous marchions le long du bastingage, en fumant au clair de lune. Le ciel fourmillait de constellations. Tous les astres, jusqu’aux planètes, avaient l’air de scintiller. Il pleuvait sans cesse des étoiles filantes, et, sur le fond de la nuit, leurs blanches traînées persistaient si longtemps que vous eussiez dit une craie mystique traçant des paraboles au tableau noir des cieux. Je ne me lassais pas de suivre cette leçon de mystérieuse et grandiose géométrie… Tout, d’ailleurs, concourait à la majesté du spectacle. Un silence absolu régnait. L’équipage endormi, on n’entendait plus que nos semelles de caoutchouc se poser en sourdine sur les planches. — Et c’était peut-être la vingtième fois que nous faisions le tour du tillac, lorsqu’un sifflement naquit au fond de l’espace, vers tribord. Presque en même temps, assez haut dans le ciel, nous vîmes une lueur faible poindre de ce côté. Elle venait sur le yacht, et le sifflement l’accompagnait. Celui-ci grandit, s’enfla, puis s’éloigna et s’évanouit, tandis que la lueur passait au-dessus de nous, animée d’une vitesse relativement modérée pour un corps céleste, et sautant d’un horizon à l’autre, comme une étoile filante paresseuse et rapprochée.

« C’est, du reste, à cette conclusion d’un météore que nous nous arrêtâmes tout de suite. L’homme de quart fut de notre avis, bien qu’il n’eût jamais rien observé d’analogue au cours de trente années de navigation ; et le capitaine, attiré au dehors par le sifflement, accepta d’emblée l’évidence d’un bolide, quand il eut écouté nos explications. Il consigna sur le livre de bord que, le 20 août, vers minuit et demi, un aérolithe à peine lumineux avait traversé l’atmosphère juste au-dessus de l’Océanide, décrivant sa courbe rigoureusement de l’est à l’ouest, et suivant ainsi le 40e parallèle, où se trouvait notre mouillage. »

Ici, je regardai l’homme fixement. Il resserra autour de ses chevilles l’étreinte de ses bras, ferma les yeux, et attendit la suite de mon histoire.

« Vous pensez, — repris-je, un peu désillusionné, — vous pensez si le météore défraya nos causeries. Chacun de nous deux soutenait à son endroit diverses conjectures. Moi, je m’attachai à certaines relations qui m’avaient frappé, entre la vitesse de son jet et la durée de son bruit ; et M. de Vineuse émit une opinion peu banale, mais défendable. Selon ses dires, le bolide, — que jusqu’alors nous avions supposé jailli de l’horizon, — avait pu sortir de l’océan ; rien ne prouvait le contraire. C’était bien hasardé ; mais plus les théories étaient fantastiques, monsieur, plus elles nous séduisaient. Nous tâchions ainsi d’excuser la venette qui nous avait empoignés, en lui prêtant une cause extra-naturelle. A ne vous rien cacher, la brusque apparition de cette masse, piquant droit sur le bâtiment, n’avait pas laissé que d’être émouvante, et nous avions poussé un soupir de soulagement à voir ce projectile passer si haut ; encore qu’à cette minute de délivrance, son damné sifflement nous fît rentrer la tête dans les épaules, vous savez : ce que les gens de guerre nomment « saluer la balle ».

« Bref, nous souhaitions du fond du cœur ne jamais refaire d’astronomie aussi expérimentale ; ce qui n’a pas empêché le phénomène de se reproduire cette nuit, un peu plus tard, vers une heure du matin, et avec des complications autrement dramatiques.

« Hier, M. de Vineuse, las de cette séance en pleine mer, sous un ciel dangereux, donna l’ordre de travailler tout le jour et toute la nuit aux réparations. Relevées de deux heures en deux heures, une équipe se mit à la bielle cassée, dans la chambre des machines, et une autre au gouvernail, dans la chaloupe. Les ouvriers de celle-ci venaient d’achever leur besogne et se préparaient à remonter l’embarcation, à l’instant même où le singulier bolide périodique siffla dans le lointain.

« A travers une nuit égale en feux à la précédente, tout le monde vit la lueur pâlote s’allumer, monter, glisser vers nous… — M. de Vineuse crut remarquer cependant qu’elle allait moins vite que la veille, et, d’après moi, le sifflement était d’un timbre plus grave et d’une moindre intensité. — Tout de même, l’astéroïde marchait encore bon train. Dans quelques secondes, il atteindrait le zénith, et de là, sans doute, plongerait paisiblement derrière l’horizon du couchant. La terre possédait en lui quelque satellite nouveau, une lune en veilleuse, éphémère et minuscule.