Il se prit à hocher la tête, et bégaya :

— Un… grand… grand malheur… Ma femme… très souffrante… On m’engage à me rendre… là-bas… sans retard… sans retard…

S’étant levé tout d’une pièce, il ajouta :

« Elle est morte ! J’en suis sûr. On les connaît, ces télégrammes de précautions et de ménagements : « Venez sans retard », cela signifie : « Vous arriverez trop tard »… Allons ! Il faut partir. »

Je me rends compte, à présent, que son calme était plus effrayant qu’un désespoir avec des larmes et des cris. Mais j’avais tant de peine à maîtriser mon propre affolement, que je ne pouvais pas m’en apercevoir, ni mesurer combien sa douleur grande et pure s’élevait au-dessus de mon épouvante.

Cependant, peut-être bien qu’il s’abusait ? Pourquoi la dépêche n’aurait-elle pas dit toute la vérité ? — Je tâchai de l’en convaincre et de m’en persuader moi-même. Vains efforts. Guillaume partit dans la nuit avec sa funèbre certitude, et je restai seul en face de la mienne et de la conviction que j’étais un assassin.

Jusqu’à l’aube, j’arpentai ma chambre, couvrant des lieues et des lieues, dans un va-et-vient de navette sans fil, qui se démène à vide et ne peut rien tisser. J’avais beau raisonner, en effet, je ne pouvais rien établir, — que des suppositions inutiles. Mais, Monsieur ! l’unique évidence qui s’imposait à mon esprit le torturait : — Gilette, bien portante jusqu’alors, avait été victime d’un grave accident le jour même de nos rendez-vous et — d’après l’heure du télégramme — vers la fin de l’après-midi, c’est-à-dire aux instants qu’elle avait coutume de passer avec moi.

Avais-je mal effacé, aux tables de son âme, l’injonction primitive l’obligeant à venir me trouver de cinq à sept ? S’agissait-il d’un accident morbide ? d’une catastrophe mentale ? Ou bien, dans une précipitation somnambulique, avait-elle roulé sous quelque voiture ? Un train l’avait-il écrasée ?

A toutes ces conjectures, j’opposais mille et mille objections. Une âpre bataille d’arguments se livrait dans ma tête ; des voix différentes y lançaient les apostrophes de ma raison, de ma conscience et de mon égoïsme. Je crus entendre leur altercation.

Et cela dura jusqu’au matin.