Mercredi soir, la veille du malheur, j’ai dîné chez Nerval. Depuis vingt ans, ses amis intimes se retrouvaient là, tous les mercredis. Cinq au début. Pour la première fois, nous n’étions plus que deux, l’autre jour ; l’apoplexie, une grippe infectieuse et le suicide laissaient Nerval et moi face à face. Quand on est soi-même sexagénaire, une telle situation n’a rien de folâtre. On se demande : « A qui le tour ? » — Le repas fut sinistre et mortuaire. Mon grand homme se taisait. Je fis l’impossible en vue de le regaillardir. Peut-être pleurait-il d’autres deuils, plus amers d’être tenus secrets…
Il en pleurait d’autres, en effet.
Nous passâmes dans le cabinet de travail. Sur le piano à queue resté ouvert, le manuscrit d’une œuvre musicale renversait au pupitre sa page commencée.
— A quoi travailles-tu, Nerval ?
Ayant levé le doigt, il dit, comme un prophète triste annoncerait son Dieu :
— Amphitrite.
— Amphitrite ! Enfin ! Voilà combien d’années qu’elle est en réserve ?
— Depuis mon prix de Rome. J’attendais toujours. Plus on mûrit l’ouvrage, meilleur il est ; et je voulais mettre en celui-ci l’expérience et le rêve de toute une vie… Je crois qu’il est temps…
— Poème symphonique, n’est-ce pas ?… Tu es satisfait ?
Nerval hocha la tête :