— Et, à vrai dire, il faudrait les encourager. N’est-ce pas ? Parce qu’ils comprennent plus que les autres et indiquent ce qui n’est pas bien. Moi, par exemple, que suis-je ? Un vagabond, un va-nu-pieds… un ivrogne et un toqué. Ma vie est sans justification. Pourquoi suis-je sur terre et à qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit ? Je n’ai ni abri, ni femme, ni enfant… et je n’ai même pas le désir de tout cela. Je vis et je m’ennuie. Pourquoi ? je n’en sais rien. Comment dire cela ? Une étincelle manque dans mon âme. Eh ! il me manque quelque chose, et voilà tout ! As-tu compris ? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et ce que c’est, — je ne sais pas.
— Pourquoi dis-tu cela ?
Il se tenait la tête d’une main, me regardait, et son visage exprimait une extrême tension d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une forme pour s’exprimer.
— Pourquoi ? A cause du désordre de la vie. C’est-à-dire… voilà, je vis et je n’ai pas où me mettre, je ne puis m’adapter à rien… et c’est du désordre, une vie pareille.
Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher d’être ce qu’il était : il était un fait logique basé sur un passé éloigné. Il était une triste victime des circonstances, un être par sa nature égal aux autres, mais, par suite d’une longue série d’injustices historiques, réduit socialement à zéro. Je terminai cette explication en répétant encore une fois :
— Tu n’as pas à t’accuser… On t’a fait du mal.
Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je vis que, dans ses yeux, naissait un clair et bon sourire, et j’attendais avec impatience la réponse qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement doux, féminin, se rapprochant de moi, il me mit la main sur l’épaule.
— Comme tu parles aisément de tout cela, frère, me dit-il. Et d’où sais-tu tout cela ? Toujours par les livres ? Ah ! tu en as beaucoup lu, cela se voit. Si moi j’en avais lu autant ! Mais ce qu’il y a de mieux, c’est que tu parles d’une manière apitoyante. C’est la première fois que j’entends parler ainsi. C’est étonnant ! Généralement on s’accuse les uns les autres quand tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes. Il résulte de ce que tu dis que l’homme n’est lui-même fautif de rien, et s’il est écrit qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds. Et des détenus tu parles aussi étrangement : ils volent parce qu’ils n’ont pas d’ouvrage et qu’il faut qu’ils mangent… Et comme tout cela est pitoyable quand tu en parles !… Ton cœur est faible, sûrement !
— Attends, dis-je, es-tu de mon avis ? Est-ce juste, ce que je disais ?
— Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste ou non : tu sais lire, toi… Certainement, si l’on prend les autres, tu as raison. Mais si l’on me prend, moi…